02 juillet 2008
Le Bob que je préfère
Bob Dylan m'ennuie tellement que j'aurai toujours beaucoup plus d'affection pour ses enfants illégitimes que pour lui. Après m'être fait un avis un peu rapide sur Donovan, j'ai développé une véritable passion pour lui. A cause de "Young Girl Blues", "Little Boy in Corduroy", "Lalena" et beaucoup d'autres. Et je suis en train de fondre pour Vandaveer. Pourtant, la première fois où j'ai eu l'occasion de le voir, je n'ai eu d'yeux que pour sa soeur. Tout de rose vêtue, blonde et tatouée, elle ressemblait à la petite fille de Dolly Parton. C'est à peine si je me suis rendu compte qu'elle donnait la réplique à un barbu qui n'était pas seulement son guitariste : c'était aussi l'auteur de ces chansons normalement interprétées à une seule voix. La sienne : celle de Vandaveer, auteur de Grace & Speed, un vrai album à l'ancienne (10 titres, 34 minutes), mais au charme intemporel.

Quelques jours plus tard, Vandaveer et Rosie (oui, elle s'appelle Rosie en plus) tapent l'incruste lors de la Soirée à emporter organisée par la Blogothèque. Ils jouent à même le pavé du Canal St Martin, au milieu des spectateurs. Je me rends compte que je n'ai pas oublié la plupart des chansons qu'ils interprètent. Ou plutôt : qu'ils ont essayé d'interprèter avant d'être interrompus pour cause de tapage sur la voie publique. La situation est tellement ridicule (ils font moins de bruit qu'une sonnerie de portable) qu'ils ne s'en offusquent pas : ils remettent ça à l'intérieur du Point Ephémère, pendant que les Dodos finissent leur balance. Je suis tellement séduit, autant par l'attitude que par la musique, que je finis par acheter l'album sur eMusic en rentrant.
Je ne peux pas ne pas reconnaître l'emprunt aux premiers Dylan chez Vandaveer : que ce soit au niveau de la façon de chanter comme du dépouillement, toutes les ficelles sont apparentes. Mais pour une raison inexplicable, j'ai beaucoup plus de plaisir à écouter Grace & Speed que The Times They Are a-Changin' ou Bring It All Back Home. Certainement parce que Vandaveer, comme Donovan, possède un supplément d'insouciance que le grand Bob n'a jamais eu. Et une frangine, putain, une frangine, j'te dis que ça...
photo : entro py
29 juin 2008
Comment je me suis fait dépuceler par Stevie
Parce que j'avais reçu un radio-cassette à l'occasion de ma communion solennelle et que mes parents ne possédaient pas de platine-disque, j'ai beaucoup écouté la FM pendant les années 80. Passé le mur du son (des grandes ondes à la modulation de fréquence, c'est toujours une révolution), j'ai traîné des heures sur des autoroutes inconnues, sans signalisation : sur 95.2 ou Hit Fm, les tubes étaient rarement désannoncés. C'est parfois dix ans, voire vingt ans plus tard que j'ai réussi à mettre un nom sur un titre qui m'avait marqué, vraisemblablement parce que la radio le martelait à l'époque. Christopher Cross ("Ride Like The Wind"), Chicago ("If You Leave Me Now"), Billy Joel ("Pressure") ou Alan Parsons Project ("Don"t Answer Me"). Cette expérience d'intense exposition à la pop pré-formatée n'a pas pour autant bridé ma capacité d'ouverture à d'autres musiques, mais je garde des séquelles. Je ne suis jamais à l'abri d'une rechute. Ou d'une révélation très très tardive, comme cette dernière : j'ai vraisemblablement connu mes premiers émois en écoutant Stevie Nicks.

Je me rappelle de la première fois où j'ai eu la curiorité d'écouter Rumours de Fleetwood Mac, certainement parce que Jason Lytle en avait fait l'apologie : j'en connaissais déjà la moitié des titres. Et pour cause : j'avais été exposé à "Lies", "Big Big Love" ou "Don't Stop" sans le savoir, et certainement à des doses dépassant la limite prescrite. Mais ce n'est pas le pire : ce sont à chaque fois les morceaux chantés par Stevie Nicks qui me font le plus d'effet. Je l'ai su quand j'ai commencé à réécouter indéfiniment le titre 2 du CD 1 de The Chain : une version live de "Stand Back" bien dégoulinante de synthétiseurs. J'ai eu un petit geste de recul (on n'est pas très loin de Cindy Sanders au niveau du look) avant de succomber : tous les disques de Sebadoh n'effaçeront jamais la marque du rouge à lèvres de Stevie sur mes polos d'ado.
J'ai acheté Rumours. J'ai acheté Mirage. J'ai acheté Tusk, alors que je pensais ne jamais aller plus loin que la version réenregistrée par Camper Van Beethoven. Avec le nouveau My Morning Jacket, je n'écoute même que ça actuellement, et je m'imagine en Californie dans les années 80, à cette époque bénie où le téléphone portable ressemblait encore à un très gros talkie-walkie et où ni Stevie, ni Christine McVie n'imaginaient un jour en faire tenir deux dans leur sac à main. Ni recevoir par courrier électronique le coming-out d'un bloggeur trop longtemps resté bloqué sur la FM station égérie.
24 juin 2008
Le Cloud du spectacle
A peine remis de la sortie de l'album d'Islands que le nouveau Cloud Cult me tombe dessus. Et que c'est à ce jour son seul challenger sérieux. Une sorte de messe baroque en 13 actes, sertie d'arrangements de cordes somptueux, posée sur des mélodies délicieusement tarabiscotées. Feel Good Ghosts (Tea Partying Through Tornadoes) est certainement plus immédiat que son prédécesseur The Meaning of 8, moins longuet également, avec un vrai tube au milieu (Dj Shadow VS Visage VS Peter, Björn & John) : It's What You Need. Un vrai tube de... 1'07.

De toute cette génération de groupes auxquels les Flaming Lips ont ouvert les portes, Cloud Cult est certainement le plus passionnant et le plus méconnu : le fruit de l'imagination de Craig Minowa, militant écologiste qui a construit son studio à l'intérieur d'une ferme alimentée par l'énergie géothermale et batie en partie à base de matériaux recyclés. Est-ce le secret de sa productivité (6 albums depuis 2001) ? La vie n'a malheureusement pas toujours souri à ce stakhanoviste : mais il a su en tirer la sève de ses enregistrements, dont le côté thérapeutique n'a jamais amoindri l'interêt artistique. Bien au contraire : Feel Good Ghosts (Tea Partying Through Tornadoes) sonne déjà comme un véritable accomplissement. La voix, toujours sur le fil, est régulièrement bouleversante. Dans le genre, c'est peut-être la plus belle confirmation, depuis le dernier Thee More Shallows, que l'héritage de Grandaddy est entre de bonnes mains. Télérama titrait la semaine dernière au sujet de MGMT : "Le rock qui rend heureux". Moi, je suis tombé sur le Cult en écoutant Feel Good Ghosts . Et je ne m'en suis toujours pas relevé. Même si je commence à ressentir des démangeaisons à l'écoute du nouveau My Morning Jacket...
PS : L'album de Cloud Cult, comme la plupart des disques dont je parle ici, est évidemment disponible sur eMusic.
21 juin 2008
Tes états d'âme, Erica
La première fois que j'ai entendu Erica Buettner, j'ai cru qu'il s'agissait d'une de ces rééditions comme il en paraît miraculeusement tous les ans : un chef d'oeuvre en péril dans la lignée des Another Diamond Day, Parallelograms ou Heart Food. Il n'y avait pas besoin de carbon 14 pour dater sa musique. Elle avait vraisemblablement été produite au tout début des années 70, avec beaucoup d'économie au niveau des arrangements de manière à ce que l'écrin ne prenne pas plus d'importance que le bijou : la voix. Je crois que je n'avais pas été autant ému par une voix féminine depuis au moins dix ans : précisemment depuis la sortie de Calling Over Time d'Edith Frost. Comme elle, Erica Buettner possède ce timbre froid et élégant. Mais il y a quelque chose de plus sec chez elle. Les amateurs de Songs From A Room trouveront vite leurs marques parmi les quelques chansons postées sur son myspace.

Le plus étonnant, comme pour sa cousine Essie Jain, c'est que Erica Buettner vive à notre époque. Américaine exilée à Paris, elle met actuellement la dernière touche à son premier album. Une fois par mois, accompagnée par un multi-instrumentiste, elle rôde son répertoire en public. Je l'ai vue dans la cave du Pop'In jouer du banjo et tisser le lien invisible qui la relie à la tribu du label Asthmatic Kitty. Un mois plus tard, dans le XVIIIème arrondissement, elle étrénait une chanson qui figure déjà parmi ses meilleures : "When It Goes". Voir Erica en concert tient du miracle : fidèle non seulement à cette lignée de chanteuses disparues sans avoir laissé de traces scéniques, mais aussi à l'image que je m'étais faite d'elle. Désarmante de simplicité et gracieuse. Elle pourrait tout aussi bien signer chez Fargo que chez Secretly Canadian, s'inscrire dans une tradition janséniste comme ouvrir son univers à des arrangements plus chatoyants, accompagner Will Oldham comme Leonard Cohen. En attendant, sa carrière ressemble à un livre ouvert. En espérant qu'elle n'ait pas tout dit dès les premières pages et qu'elle ne perde pas ce style intemporel qui lui sied si bien, je lui ai réservé une belle place dans ma discothèque rangée par ordre alphabétique. Entre Tim Buckley et Buffalo Springfield. Pour un début, elle aurait pu plus mal tomber.
15 juin 2008
Aux pieds de Fontaine
Mon premier contact a été uniquement visuel : sur la pochette de Secret Swingers, en robe vert pomme, elle pose allongée sur un couvre-lit et fixe l'objectif d'un air boudeur. C'est en parcourant les notes que j'en apprends plus sur elle : Fontaine Toups, bass guitar, singing. C'est la seule fille au sein d'un groupe de mecs qui portent tous le même nom (Baluyut) et sont tous plus ou moins frères ou cousins. Sa présence presque anachronique rappelle celle de Kazu au milieu des jumeaux chez Blonde Redhead. Pourtant, sans elle, Versus ne serait peut-être qu'un groupe de division d'honneur de la pop underground américaine. Mes morceaux préférés sont ceux qui portent sa griffe. Et j'ai certainement continué d'acheter leurs disques à cause d'elle, même quand ils devenaient moins bons. Fontaine Toups, quel nom quand même.

Malheureusement, l'heure de Versus n'a jamais sonné. Le fait de s'être échappé de l'écurie Teenbeat pour signer chez Caroline Records n'a pas été un gage de succès. Alors, au bout de 10 ans, le groupe s'est inscrit aux abonnés absents. Il n'y a pas beaucoup de mystère autour des splits : c'est toujours la même routine qui finit par sonner le glas des groupes. Surtout quand, passé trois albums, le succès n'est pas au rendez-vous. Pour un Yo La Tengo qui parvient à maintenir le cap, combien de Arab Strap et de Sleater Kinney plantés contre un arbre sur le bord de la route ? Exit donc Versus. Deux membres se recyclent au sein de +/-, dans l'indifférence générale. Fontaine fonde The Fontaine Toups, publie un CD en 2004 et disparaît. A t-elle vendu sa basse sur eBay pour prendre un boulot à plein temps ? Inonde t-elle tous les labels indépendants de la région d'Olympia de démos ? Postule t-elle pour le prochain casting des Smashing Pumpkins ? Est-elle mère de famille désormais ?
Moi, j'écoute toujours Secret Swingers ainsi que les deux suivants : Two Cents Plus Tax et Afterglow. Je frémis chaque fois que j'entends sa voix. Je repense à cette époque où j'achetais tous les groupes qui avaient bénéficié d'une chronique positive dans Bardaf, Junior ou Heaven is Blue, et je me rends compte que cette fille, je l'ai toujours dans la peau. C'est ma Kim Gordon à moi, ma Kim Deal d'intérieur. Depuis le couvre-lit, dans cette chambre un peu rococo où a été prise la photo, elle me fait la moue. Depuis douze ans, je me demande ce qu'elle avait aux pieds ce jour-là, puisqu'elle est coupée à mi-mollets. Des Nike ? Des Stilleto ? Des Doc montantes ? Depuis douze ans, je suis aux pieds coupés de Fontaine, hors-champs, assis sur la moquette. Dites à la femme de chambre de repasser plus tard, je vais rester encore un peu.
10 juin 2008
La possibilité d'une île
L'année du sacre d'Arcade Fire, Technikart choisissait de se démarquer en élisant album de l'année Return To The Sea de Islands. Pour être honnête, j'étais totalement passé à côté et, sans cet appel du pied, je ne l'aurais certainement jamais écouté. Il y avait certainement une part de snobisme à mettre en avant un disque aussi mésestimé, mais aussi une curiosité supérieure à la moyenne : à la séance de rattrapage, Return To The Sea, sous des dehors peu seyants (pochette bâclée, morceau d'ouverture interminable...), s'avérait être un petit chef d'oeuvre d'excentricité qui préparait le terrain à Hissing Fauna, Are You The Destroyer de Of Montreal. Avec au milieu un tube à la "When You Were Mine" : "Rough Gem". Je ne sais pas si je l'aurai élu album de l'année : mais impasse de l'année, en tout cas, haut la main.

C'est aussi dans Technikart que j'ai eu vent de la parution du second album d'Islands, Arm's Way, présenté comme "plus glam". Plus glam ? La pochette est en tout cas toujours aussi affreuse, mais ce n'est pas très grave, puisque de toute façon Islands est un groupe monstrueux, véritable kaleidoscope pop derrière lequel ni MGMT ni The Ruby Suns ne parviennent à s'aligner. Ils s'attaquent à tout, même au français, même à la biguine. Ils écrivent aussi bien des vrais tubes ("Creeper") que des morceaux d'opéras rock et parviennent à imprimer une patte qui n'appartient qu'à eux : un certain sens de l'épique. Arm's Way est long et éprouvant : il faut plusieurs fois passer le cap de 7 minutes pour arriver à la pièce maîtresse du disque, qui, elle, fait... plus de 11 minutes.
Je ne sais pas du tout si Arm's Way figurera parmi mes disques de l'année 2008 : pour l'instant, je tourne encore autour, partagé entre la fascination et la fatigue (près de 70 minutes d'un coup, sans répit, avec peut-être quelques morceaux redondants vers la fin). J'ai sans doute perdu ma capacité à rester attentif au-delà de 40 minutes, mais pas celle de me passionner pour des causes desespérées. Celle de Islands me rappelle celle des Gorkys Zygotic Minci, groupe pour lequel l'Histoire s'était arrêtée le jour où Kevin Ayers a quitté Soft Machine. Il n'y a pas grand chose à attendre d'eux, si ce n'est des grands disques malades. Et dans le genre, celui-ci remplit son contrat. En double exemplaire, paraphé en bas de chaque page. A l'encre invisible.
16 mai 2008
Thon à l'espagnole
J'avais à peine remarqué la musique, diffusée en sourdine, dans ce restaurant où il est de bon ton de réserver à l'avance. Si les tables avec vue imprenable sur le Tage sont toutes retenues, il reste encore de la place : le service vient à peine de commençer. C'est après avoir passé commande que j'ai le loisir de m'attarder sur ce tempo au ralenti et cette voix qui égrène toutes les voyelles de manière presque caricaturale. Je connais ce disque. Je crois même que je l'ai chez moi et que je ne l'ai pas écouté depuis longtemps. Mais oui, suis-je sot, c'est Spain. Spain dans un restaurant chic des faubourgs de Lisbonne où je m'attendais à me fader du fado. Quelle mise en bouche ! Ca vaut tous ces tapas qui sont disposés sur la table comme s'ils étaient offerts par la maison - alors qu'ils sont facturés dès la première bouchée (lire les guides de voyage, ça sert parfois).

Mais c'est quel album déjà ? Le premier ou le deuxième ? J'ai trop peu écouté le troisième pour m'en souvenir à ce point. Ah, ça y est, ça m'agace. Mais pourquoi ai-je arrêté d'écouter Spain ? Sous prétexte que le groupe s'est séparé ? Parce que Josh Haden avait été détrôné dans mon panthéon personnel par quelque autre américain vasouillard à l'humeur mélancolique ? Il faut dire qu'à un moment, j'ai beaucoup donné dans le genre : Red House Painters, Codeine, Low, Idaho, Radar Bros, Rex... Je me complaisais dans cette lenteur que la critique affublait chaque semaine d'une étiquette encore plus désopilante que la précédente : slowcore, sadcore... Puis j'ai fini par en avoir ma claque, et je suis passé au post-rock. A moins que ce soit à l'alternative-country. Ou au new-folk. Je m'y perds un peu.
Tout en sentant la faim monter en moi, je savoure le paradoxe de l'instant. Deux heures et demie d'avion pour redécouvrir un disque que j'ai chez moi, à portée de main. Mais c'est peut-être encore mieux que la dernière fois où je l'ai écouté. Il y a ce morceau interminable qui comporte un passage orchestré rappellant beaucoup la fin de "A Day In a Life". Et cet autre où Josh Haden s'adresse à "Jesus", comme sur le troisième Velvet. J'ai déjà hâte de le retrouver pour le réécouter au volume qu'il mérite. En attendant, le thon au sésame grillé est arrivé dans mon assiette. Un thon à l'espagnole que je mange lentement, pour rester dans le rythme. Quelle bonne idée d'avoir choisi ce restaurant. Quelle bonne idée d'avoir choisi ce disque. Rassurez-moi : ils ne vont pas le compter dans l'addition celui-là aussi ?
13 mai 2008
Le sacre de Bejar
Le mois dernier, eMusic proposait à ses adhérents de poser leurs questions à Dan Bejar à l’occasion de la sortie du nouvel album de Destroyer. Et même si le goût de l’interview m’est totalement passé aujourd’hui (sans doute parce que j’en ai fait de manière trop systématique à une époque), ce n’était pas les idées qui me manquaient le concernant. Comment vit-il le fait d’être adulé de la blogosphère et d’être totalement inconnu au dehors ? A t-il bénéficié de la reconnaissance qu’a acquis son autre groupe, The New Pornographers, depuis deux albums ? Et pourquoi n’était-il pas sur la tournée européenne l’an dernier ? « Entering White Cecilia » était-il dédié à Cécilia Sarkozy ? Et pourquoi tout d’abord un nom aussi inadapté à un univers aussi rétro que poétique ?

J’avais découvert Destroyer à l’occasion d’un de ces trocs Disco-Babel qui n’ont duré qu’une saison, chacun ramenant ses merdes et repartant avec les bons disques des autres. Je n’avais aucune idée de ce à quoi la musique ressemblait, j’avais juste remarqué que Streethawk : A Seduction avait été édité par Talitres et ça m'avait suffit. Au même titre que Kevin Barnes ou Wayne Coyne, Dan Bejar fait partie de cette génération d’artistes qui ne s’est jamais vraiment remise de Hunky Dorry et qui en assume pleinement l'héritage. A l’image de Of Montreal ou des Flaming Lips, Destroyer a déjà une discographie importante et une excellente réputation critique qui ne demandent qu'à l’amener à franchir l'échelon supérieur. « Trouble in Dreams » sera-t-il son « Hissing Fauna, Are You The Destoyer » ?
Dan Bejar semble ne jamais avoir autant mobilisé de moyens pour y parvenir. C’est certainement un de ses albums les plus accessibles et les plus orchestrés (du mellotron un peu partout), traversés de chansons magnifiques, les plus belles guitares depuis la séparation de Luna, et un sommet : les 8 minutes de « Shooting Rockets (From The Desk of Night‘s Ape)», son « Epitaph » à lui (Robert Fripp, sors de ce corps !). Autant les précédents Destroyer pouvaient pécher en longueur, autant Trouble in Dreams brille par sa cohésion et son inspiration, sans pour autant que la patte de l'auteur ne soit dénaturée. Débit théatral, jeu éméché : l'interprète en fait toujours des tonnes. Mais pas tout le temps : il sait aussi se contenir dès qu'une très grande chanson se profile. "It Was a Very Good Year" chante t-il sur "My Favorite Year", un autre des sommets de l'album. 2008 ne devrait pas trop mal se profiler pour lui : si c'est encore un peu tôt pour parler de classique, il ne s'en est en tout cas jamais autant approché.
02 mai 2008
Les secondes premières fois (4)
Parmi les manies honteuses que j'ai contractées pendant ma vinylite, je me suis passionné pour les étoiles filantes et j'ai souvent cherché à savoir si leur sort éphémère était justifié. J'ai acheté l'album des Korgis pour vérifier qu'il n'y ait pas d'autre tube que "Everybody's Got To Learn Sometime" : non, il n'y en avait pas. J'ai acheté l'album de The Knack, le premier Eric Carmen, le premier Buggles... et un Greatest Hits de 10CC pour dissiper ce malentendu : à quel autre titre de gloire pouvait prétendre un groupe dont la carrière se résumait pour moi à "I'm Not In Love". Le plus curieux était que leur imparable slow se retrouvait relegué en fin de face B, comme s'il s'agissait de la dernière étape d'une suite ininterrompue de succès. J'ai dû l'écouter plusieurs fois sans trop comprendre : le reste des titres n'avait rien à voir avec "I'm Not In Love". "Dreadlock Holiday", par exemple, était une sorte de reggae pop, à la limite de la caricature. Je n'avais pas suffisamment d'affection pour garder ce disque et je m'en suis débarrassé sans scrupules. Je ne sais même pas s'il a trouvé un acheteur ou s'il a fini au sous-sol de Ground Zero.

Pourtant, moins d'un an plus tard, l'effet Loudon Wainwright III m'a saisi. Et si j'avais soldé un peu trop rapidement l'affaire 10 CC ? Méthodiquement, je décide de rouvrir le dossier. Il fallait sans doute que je passe par la case Steely Dan pour l'appréhender d'une oreille neuve, puisque les deux groupes fonctionnent selon le même mode opératoire : le détournement de fonds. Leurs chansons ressemblent à des pyramides construites à l'envers et qui tiendraient sur le toit : c'est un miracle qu'elles ne s'effondrent pas sous le poids des références dont elles sont constituées. Avant de devenir fous, leurs architectes ont commencé par tout assimiler : la pop californienne, le doo-wap, le rock'n'roll... L'intro de "Donna", le premier single de 10CC, ressemble à une version pitchée de "O Darling" des Beatles, à mi-chemin entre la parodie et l'hommage. Et c'est sur le fil du razoir que commence la carrière du groupe : comme si les Monthy Python avaient décidé de réécrire les chansons du début de Spinal Tap. Sauf que nous sommes en Angleterre, au début des années 70, et que Spinal Tap n'a pas encore germé dans l'esprit de Rob Reiner.
Très vite, d'autres références viennent à l'esprit. Todd Rundgren, pour cette facilité à synthétiser le meilleur des autres sans les singer. Mais 10CC possède un grain de folie en plus qui préfigure les albums de Queen : chaque chanson est un concentré d'idées, de fausses pistes et de chausses-trappes. C'est à la fois ludique et incroyablement limpide, déstabilisant et passionnant. "I'm Not In Love" est certainement le titre le moins représentatif du groupe puisque c'est le plus linéaire : mais c'est aussi le plus immédiat. Ce n'est pas sans raison qu'il est devenu un tube planétaire. Heureusement, il existe des Greatest Hits qui rappellent aux étourdis que la carrière de 10CC ne s'arrête pas à un slow. Malheureusement, à ces étourdis-là, il leur faut aussi un mode d'emploi, et quelques recommandations : si vous êtes fan de ELO, des Wings ou de Steely Dan, c'est du tout cuit. Mieux encore : si Ween avait existé dans les années 70, il aurait certainement sonné comme 10CC. Après avoir piqué leurs intros aux autres, c'est à leur tour de servir de modèle : en 1997, Air se sert de celle de "Dreadlock Holiday" sur Premiers Symptômes. La boucle est bouclée. Une boucle d'or, évidemment.
20 avril 2008
Les secondes premières fois (3)
Les compiles trop bien faites ont cet effet secondaire dangereux : elles tuent les albums. Je suis tombé amoureux de Kevin Ayers en découvrant son Best Of. Mais quand j'ai voulu aller plus loin et que j'ai commencé à écouter ses albums, j'ai été invariablement déçu : leur substantifique moelle avait bien été prélevée par un certain Phil Smee, responsable de la sélection du Best Of.

Actuellement, je traine avec le souvenir d'une compile de Donovan que j'avais acheté en vinyle. Un double album à la pochette criarde (une photo du chanteur réhaussée au Stabylo Boss) sobrement baptisé This is Donovan. Si je l'avais achetée pour "The Enchanted Gypsy", que reprenait le Squad Femelle en concert, j'étais loin de me douter que j'allais devenir fan grâce à elle. Au contraire de celle éditée par CBS disponible dans toutes les bonnes discothèques municipales, This is Donovan ne contient aucun tube (hormis "Catch The Wind") mais pioche parmi des morceaux moins connus, tous tirés de la pléiaide d'album que le chanteur a fait paraître à la fin des années 60. Honnêtement, il y a parmi eux des perles qui n'ont rien à envier à Kevin Ayers (encore lui) ou Nick Drake (bien plus que Dylan, auquel il est systématiquement comparé). L'un a écrit "River Man", l'autre "River Song" : c'est dire s'ils se répondent parfois.
Et si tout le monde était un peu passé à côté de Donovan, gentil baba un peu trop lisse pour être adulé ? Je suis allé vérifier à la source pour arriver au bilan suivant : la main anonyme de l'exégète n'avait négligé aucun titre essentiel. Je me suis séparé de This Is Donovan en me disant que, de toute façon, un tracklisting aussi parfait serait passé à la postérité. Mais je me trompais. Même The Definitive Collection ne lui arrive pas à la cheville. Pourquoi cette sélection ne fait-elle plus autorité en la matière aujourd'hui ? Pour empêcher que, grâce à l'oreille d'un Phil Smee, le fan aussi bien que le néophyte ne puissent se contenter que d'acheter un seul disque ? Mystère et boules de Mellow Yellow.