17 mai 2008
Par procuration

J'aimerai bien avoir un grand-père comme Willie Nelson, un ancêtre qui connaitrait par coeur les chansons de Ray Charles, Hank Williams ou Kris Kristofferson et les jouerait sur une vieille guitare toute pourrie retenue par une écharpe tricolore, se souviendrait du tube qu'il a écrit il y a très longtemps pour Patsy Cline, continuerait à fumer de la marijane en cachette et ressemblerait vraiment à un indien de profil. Un aieul un peu casanier qui aurait participé à un des clips les plus diffusés de tous les temps mais ne sortirait de son bus de tournée que 5 minutes avant de monter sur scène, jetterait ses bandanas à la foule comme Madonna balançait sa culotte, aurait encore la force d'écrire des nouvelles chansons pleines d'auto-dérision où il raconterait que ses blagues ne font plus rire comme avant et n'aurait pas peur d'être accompagné par un batteur qui ressemble à Danyel Gérard (et une pianiste tour droit sortie d'un Lucky Luke). Une figure respectée, au visage marqué, dont plus personne ne se souviendrait vraiment de l'âge, qui assumerait le fait d'avoir sorti des albums pour payer ses impôts jusqu'à l'écrire dessus, aurait foutu un sacré pain à Burt Reynolds, contesterait publiquement la version officielle du 11 septembre, ne se ferait pas prier pour offrir au public les chansons qu'il a envie d'entendre et aurait déjà gagné sa part d'immortalité. Hier soir, Willie Nelson a joué ce rôle là pour moi. J'aurai bien aimé le serrer dans mes bras à la fin pour le remercier d'avoir traversé l'Atlantique et passé la soirée avec nous. J'aimerai bien avoir un grand-père comme Willie Nelson pour que ses chansons (dont un "Always On My Mind" d'anthologie) ne me quittent jamais.
16 mai 2008
Thon à l'espagnole
J'avais à peine remarqué la musique, diffusée en sourdine, dans ce restaurant où il est de bon ton de réserver à l'avance. Si les tables avec vue imprenable sur le Tage sont toutes retenues, il reste encore de la place : le service vient à peine de commençer. C'est après avoir passé commande que j'ai le loisir de m'attarder sur ce tempo au ralenti et cette voix qui égrène toutes les voyelles de manière presque caricaturale. Je connais ce disque. Je crois même que je l'ai chez moi et que je ne l'ai pas écouté depuis longtemps. Mais oui, suis-je sot, c'est Spain. Spain dans un restaurant chic des faubourgs de Lisbonne où je m'attendais à me fader du fado. Quelle mise en bouche ! Ca vaut tous ces tapas qui sont disposés sur la table comme s'ils étaient offerts par la maison - alors qu'ils sont facturés dès la première bouchée (lire les guides de voyage, ça sert parfois).

Mais c'est quel album déjà ? Le premier ou le deuxième ? J'ai trop peu écouté le troisième pour m'en souvenir à ce point. Ah, ça y est, ça m'agace. Mais pourquoi ai-je arrêté d'écouter Spain ? Sous prétexte que le groupe s'est séparé ? Parce que Josh Haden avait été détrôné dans mon panthéon personnel par quelque autre américain vasouillard à l'humeur mélancolique ? Il faut dire qu'à un moment, j'ai beaucoup donné dans le genre : Red House Painters, Codeine, Low, Idaho, Radar Bros, Rex... Je me complaisais dans cette lenteur que la critique affublait chaque semaine d'une étiquette encore plus désopilante que la précédente : slowcore, sadcore... Puis j'ai fini par en avoir ma claque, et je suis passé au post-rock. A moins que ce soit à l'alternative-country. Ou au new-folk. Je m'y perds un peu.
Tout en sentant la faim monter en moi, je savoure le paradoxe de l'instant. Deux heures et demie d'avion pour redécouvrir un disque que j'ai chez moi, à portée de main. Mais c'est peut-être encore mieux que la dernière fois où je l'ai écouté. Il y a ce morceau interminable qui comporte un passage orchestré rappellant beaucoup la fin de "A Day In a Life". Et cet autre où Josh Haden s'adresse à "Jesus", comme sur le troisième Velvet. J'ai déjà hâte de le retrouver pour le réécouter au volume qu'il mérite. En attendant, le thon au sésame grillé est arrivé dans mon assiette. Un thon à l'espagnole que je mange lentement, pour rester dans le rythme. Quelle bonne idée d'avoir choisi ce restaurant. Quelle bonne idée d'avoir choisi ce disque. Rassurez-moi : ils ne vont pas le compter dans l'addition celui-là aussi ?
15 mai 2008
Au pays des amnésiques, les ingrats sont rois

Je dois bien le croiser une fois par semaine en allant prendre le métro et je me demande à chaque fois d'où je le connais. Son visage m'est familier, sans que je parvienne à en savoir plus. Est-ce que je le salue d'habitude ? Est-ce que je lui adresse la parole ? Ma mémoire refuse de me délivrer des informations supplémentaires. Accès verrouillé. J'ai l'impression d'être coincé dans un jeu vidéo et de ne pas pouvoir passer au niveau suivant parce qu'il me manque une clé : le contexte. C'est assez gênant. Peut-être est-ce un commerçant chez lequel je ne mets jamais les pieds ? N'empêche que ça me fait bien gamberger dix minutes à chaque fois. Dix minutes pendant lesquelles je passe en revue mon trombinoscope mental pour le refermer bredouille. Et puis ce matin, ça m'est revenu. Brutalement. Comme un éclair. Et j'ai été pétrifié par ma propre ingratitude. Cet homme, c'est un des coiffeurs chez lesquels je débarque à l'improviste quand l'envie me prend de me faire déboiser le caillou pour une poignée d'euros. M'étonnerait pas que la prochaine fois, il ne me fasse pas la boule à zéro en guise de représailles : manque de civilités sur la voie publique. A moins qu'il m'ait aussi déjà oublié...
13 mai 2008
Le sacre de Bejar
Le mois dernier, eMusic proposait à ses adhérents de poser leurs questions à Dan Bejar à l’occasion de la sortie du nouvel album de Destroyer. Et même si le goût de l’interview m’est totalement passé aujourd’hui (sans doute parce que j’en ai fait de manière trop systématique à une époque), ce n’était pas les idées qui me manquaient le concernant. Comment vit-il le fait d’être adulé de la blogosphère et d’être totalement inconnu au dehors ? A t-il bénéficié de la reconnaissance qu’a acquis son autre groupe, The New Pornographers, depuis deux albums ? Et pourquoi n’était-il pas sur la tournée européenne l’an dernier ? « Entering White Cecilia » était-il dédié à Cécilia Sarkozy ? Et pourquoi tout d’abord un nom aussi inadapté à un univers aussi rétro que poétique ?

J’avais découvert Destroyer à l’occasion d’un de ces trocs Disco-Babel qui n’ont duré qu’une saison, chacun ramenant ses merdes et repartant avec les bons disques des autres. Je n’avais aucune idée de ce à quoi la musique ressemblait, j’avais juste remarqué que Streethawk : A Seduction avait été édité par Talitres et ça m'avait suffit. Au même titre que Kevin Barnes ou Wayne Coyne, Dan Bejar fait partie de cette génération d’artistes qui ne s’est jamais vraiment remise de Hunky Dorry et qui en assume pleinement l'héritage. A l’image de Of Montreal ou des Flaming Lips, Destroyer a déjà une discographie importante et une excellente réputation critique qui ne demandent qu'à l’amener à franchir l'échelon supérieur. « Trouble in Dreams » sera-t-il son « Hissing Fauna, Are You The Destoyer » ?
Dan Bejar semble ne jamais avoir autant mobilisé de moyens pour y parvenir. C’est certainement un de ses albums les plus accessibles et les plus orchestrés (du mellotron un peu partout), traversés de chansons magnifiques, les plus belles guitares depuis la séparation de Luna, et un sommet : les 8 minutes de « Shooting Rockets (From The Desk of Night‘s Ape)», son « Epitaph » à lui (Robert Fripp, sors de ce corps !). Autant les précédents Destroyer pouvaient pécher en longueur, autant Trouble in Dreams brille par sa cohésion et son inspiration, sans pour autant que la patte de l'auteur ne soit dénaturée. Débit théatral, jeu éméché : l'interprète en fait toujours des tonnes. Mais pas tout le temps : il sait aussi se contenir dès qu'une très grande chanson se profile. "It Was a Very Good Year" chante t-il sur "My Favorite Year", un autre des sommets de l'album. 2008 ne devrait pas trop mal se profiler pour lui : si c'est encore un peu tôt pour parler de classique, il ne s'en est en tout cas jamais autant approché.
08 mai 2008
Give Jonathan One More Chance
La dernière fois, Jonathan Richman et moi, ça ne s'est pas bien passé. Ou plutôt : ça ne s'est pas passé du tout. Alors que j'étais venu le rencontrer au sortir de sa balance ("Il ne devrait pas y avoir de problème", m'avait confirmé l'attaché de presse au téléphone), il m'avait éconduit sans détour. Il ne donnait pas d'interview pendant sa tournée, c'était ferme et sans appel, et si j'avais des questions à lui poser, je n'avais qu'à le faire maintenant, entre deux portes. Mais de toute façon, il devait partir. J'étais loin de m'attendre à un mauvais coucheur pareil. Et même si, le soir venu, il s'était métamorphosé en fontaine de jouvence, je n'avais pas décroché les machoires de tout le concert. Mon petit coeur de fan était meurti.

J'ai raté pas mal de rendez-vous depuis, comme j'aurai très bien pu le manquer à nouveau si une âme charitable ne m'avait pas mis dans la confidence : Jojo fait le Nouveau Casino dans la foulée d'un nouvel album paru de manière hyper confidentielle (en import à moins de 9 euros - port compris - sur amazon.fr à défaut d'être disponible sur les plateformes de téléchargement légal : allez comprendre...). Jojo à deux pas de chez moi ? C'était trop beau. Bruno m'avait mis en garde : à Marseille, quelques jours plus tôt, il n'a pas fait de zèle. A Paris, c'est un peu après 21h00 qu'il monte sur scène accompagné de son compère Tommy Larkins à la batterie. J'ai la chance de pouvoir l'observer de très près et de croiser son regard d'enfant hyperactif, incapable de se fixer plus de 5 secondes, comme s'il cherchait dans les yeux des spectateurs la confirmation de l'instantanéité de son charme. Guitare à l'andalouse, chemise ample, petit bouc grisonnant : il est pourtant irrésistible. A l'image du public fidèle qui vient l'applaudir (et parmi lequel on reconnait toute une série d'enfants illégitimes : Los Chicros, Herman Düne...), Jonathan Richman ne change pas et fait toujours un peu le même concert, oscillant entre la mélancolie du clown blanc et l'euphorie du ravi. Même si le temps commence à le marquer, son visage reste comme un livret ouvert sur lequel se lisent les émotions que font naître ses chansons. Il aurait fait un tabac à l'époque du cinéma muet. Mais ç'eut été dommage de se priver de son falsetto et de toutes ses incursions linguistiques : comme à l'accoutumée, il chante aussi en espagnol et en français, sans aucun complexe.
Son répertoire est essentiellement consacré à ses trois derniers disques : Her Mystery Not of High Heels and Eye Shadow ("Springtime in New York"...), Not So Much To Be Loved As To Love ("He Gaves Us The Wine To Taste It", "My Baby Love Love Loves Me"...) et le tout dernier Because Her Beauty is Raw and Wild ("No One Was Like Vermeer", "Le Printemps des amoureux est revenu"...). Il rôde aussi une toute nouvelle chanson où il explique qu'il ne tient pas à avoir de téléphone portable pour ne pas être dérangé pendant tous les moments qu'il tient à savourer (marcher sur la plage, prendre son petit déjeuner...). Il est tellement fier de son coup qu'il l'interprétera une seconde fois en rappel. En la fredonnant, je ne peux m'empêcher de repenser à la manière dont il m'avait congédié il y a plus de dix ans, et de remplacer "cellular phone" par "interview" (j'ai appris entre temps que, il y a quelques jours encore, il a planté le journaliste de Libération qui était venu le rencontrer à Toulouse). Pris d'une irrésistible empathie pour lui, je reprends le refrain de bon coeur, et j'étreins mon voisin quand les lumières se rallument. Hier soir, Jojo et moi, on s'est réconciliés autour d'une chanson. Je crois que pour la peine, je vais même acheter son nouveau disque.
05 mai 2008
J'ai vu la Nouvelle Star de mercredi prochain
C'est Dédé qui en a proposé l'idée : Julien Doré l'avait traîné à un open mic rue Amelot, et il avait assisté à ce radio-crochet indé sans enjeu, sans élimination à la fin, sans autre pression que celle offerte au comptoir à chaque candidat. Et la production s'est dit qu'après tout (et surtout après les scores décevants des semaines précédentes), elle n'avait rien à perdre puisqu'elle avait déjà à peu près tout essayé (rock, tenue de soirée, acoustique...). C'est Kristov qui a donné le ton sur une reprise assez dépouillé du "Chicago" de Sufjan Stevens, et Philippe Manoeuvre y est allé de son petit couplet sur le troubadour américain qui a décidé de consacrer chacun de ses albums à un État d'Amérique, sous le regard entendu de Virginie Elfira. André a refait le coup du petit trémolo qui rappelle Roy Orbisson et le garçon a quitté le plateau soulagé. Lucille a tenté une mise en abîme en reprenant les Chromatics qui eux-mêmes reprennent "Running Up That Hill". Lio lui a collé un rouge : elle aussi adore Kate Bush et l'album des new-yorkais, mais là, elle a trouvé que Lucille était trop restée dans l'imitation. Sinclair a quand même salué la performance : ce n'était pas évident de s'approprier un titre qui n'a que quelques mois. Thomas a par contre fait l"unanimité en sortant la grosse artillerie : "Fuzzy" de Grant Lee Buffalo. Philippe Manoeuvre s'en est ému : "on tient vraiment le Grant Lee français". "Surtout avec une chanson aussi casse-gueule, a souligné André. "Fuzzy", quand même, c'est un monument". Avant la pub, Benjamin et Jules sont venus interpréter en duo "I Wish I Could See You Soon" de Herman Düne, avec Lucille dans le rôle de Li-Lund.

Passé la coupure publicitaire, Cédric s'est attaqué au "Mistaken For Strangers" de The National : une interprétation classique mais saluée par le jury. J'y ai cru, a résumé Philippe. La prestation de Jules était très attendue, et le sosie de Light Yagami n'a pas déçu avec sa version survoltée du "Dancing At The Lesbian Bar" de Jonathan Richman. "Il est véritablement parvenu à me faire oublier la version originale", a déclaré Lio qui ne rate pourtant aucun concert de l'ex-amant moderne. André a vu rouge : est-ce que Jules n'en a pas un peu trop fait ? Benjamin, très attendu également, a crée la surprise avec "New York, I Love You But You're Bringing Me Down" de LCD Soundsytem, et il s'est fait plaisir. "C'est la chanson la plus crooner de James Murphy, a tranché Dédé, et, avec Benjamin, c'est carrément Sinatra invité au Morning Becomes Eclectic sur KCRW". "LCD, c'est pourtant mon album préféré de l'an dernier, a surenchéri Sinclair : autant dire que c'était pas gagné d'avance". Mais là, il n'a rien trouvé à redire. Avant la seconde coupure, toute la petite troupe s'est réunie sur la scène de Baltard pour une version d'anthologie du "Wake Up" de Arcade Fire.
C'est décidemment une belle soirée. Tous les candidats ont été à la hauteur. Mais ce n'est pas encore terminé. Ycare va t-il libérer la bête ? C'est au contraire dans un registre presque religieux qu'on le découvre, interprétant "Hope There's Someone" de Antony and The Johnsons. Son frère, dans le public, en a les larmes aux yeux. Lio craque. André le félicite pour l'émotion : il n'a jamais trahi la chanson d'Antony. "Il l'a visitée comme une cathédrale, a surenchéri Philippe : avec recueillement". L'émission touche à sa fin. Il ne reste plus qu'elle. Ce n'est pas un hasard si elle passe souvent la dernière : c'est le privilège réservé aux meilleurs. Ses camarades ont placé la barre très haut. Amandine va t-elle relever la gageure ? Elle hésite un peu sur les premières mesures de "The Funeral" avant d'offrir la plénitude de son spectre vocal sur le refrain. C'est extraordinaire. Sinclair salue la performance du groupe qui l'accompagne. Lio en a eu la chair de poule. Pour Philippe, c'est sa meilleure prestation, haut le main. Même André, qui n'est pas trop fan de Band of Horses, est bien obligé de s'incliner. Que du bleu pour Amandine.

Pourtant, comme le rappelle Virginie, un des candidats va devoir quitter l'aventure ce soir. Dépechez vous d'appeler ou d'envoyer un SMS pour sauver votre préféré. Plus que quelques minutes, le temps pour Cedric et Kristov de s'amuser sur le "Such Great Heights" de The Postal Service. Et c'est alors que Virginie a fini de décacheter l'enveloppe apportée par maître Smadja, huissier de justice, que je me suis réveillé devant une rediffusion de "Secrets d'actualité". Je ne sais pas qui au final a été éliminé. Et je ne connais pas non plus le thème de l'émission de la semaine prochaine. Un tribute à Daniel Johnston ? Aux compilations Nuggets ? A Sarah Records ? Au même moment, Jonathan Richman se produira sur la scène du Nouveau Casino et je serai là pour l'applaudir. Avec une pensée pour la reine des pommes, excusée pour raisons professionelles.
03 mai 2008
Le pavé d'Osamu
A l'heure où l'on célèbre mai 68 et où la bande dessinée n'est pas en reste, il y a peu de chances malheureusement que Avaler la terre ait voix au chapitre. Alors qu'il s'agit pourtant du récit le plus révolutionnaire de Osamu Tezuka : au moment de disparaître, une mère fait promettre à ses sept filles de la venger en 1/ faisant disparaître l'argent, 2/ mettant à bas l'ordre et la morale et 3/ la vengeant des hommes. Parmi les moyens mis au point par les amazones, l'invention du dermoïde Z, une peau synthétique qui, sous couvert d'engendrer une révolution dans le domaine des soins esthétiques, va faire basculer la société civile dans le chaos.

Au dos des deux volumes paru en 2006 chez Kankô (le département manga des éditions Milan), une seule mise en garde : "pour public averti". Mais averti de quoi ? Que l'imagination de Osamu Tezuka est absolument sans limite, et que dans les 500 pages que comportent le récit, se trouveront pêle-mêle des scènes de débarquement, de duel, d'accouplement, d'ivrognerie, de délire psychédélique, de violence conjuguale, d'abus de faiblesse, de pillage, de raz-de-marée, de travestissement, de crime raciste, de ruée vers l'or, de fusillade, de banissement, de retrouvailles, de masturbation féminine, d'abus sexuels, d'exploration mentale, d'éxécution publique, de torture, d'enlèvement, d'explosion aérienne, de pendaison... Choses auxquelles la bande dessinée franco-belge ne nous a pas habitué. Le manga, lui, ne s'encombre pas de complexes : il utilise les codes les plus traditionnels pour soumettre son lecteur à des expériences aussi bien graphiques que narratives sans repos.

Avaler la terre est paru en 1970 : s'il a fallu deux ans pour que le souffle de la révolution inspire le mangaka, il n'a pas fait les choses à moitié. C'est certainement un de ses livres les plus ambigus, et un de ses moins connus (l'édition française, au format minuscule, ne lui rend malheureusement pas justice). Traduit presque 40 ans après avoir été lancé, le pavé d'Osamu n'est plus aussi subversif aujourd'hui . C'est plus un document qu'un chef d'oeuvre. Mais niveau délire, il reste inégalé.
02 mai 2008
Les secondes premières fois (4)
Parmi les manies honteuses que j'ai contractées pendant ma vinylite, je me suis passionné pour les étoiles filantes et j'ai souvent cherché à savoir si leur sort éphémère était justifié. J'ai acheté l'album des Korgis pour vérifier qu'il n'y ait pas d'autre tube que "Everybody's Got To Learn Sometime" : non, il n'y en avait pas. J'ai acheté l'album de The Knack, le premier Eric Carmen, le premier Buggles... et un Greatest Hits de 10CC pour dissiper ce malentendu : à quel autre titre de gloire pouvait prétendre un groupe dont la carrière se résumait pour moi à "I'm Not In Love". Le plus curieux était que leur imparable slow se retrouvait relegué en fin de face B, comme s'il s'agissait de la dernière étape d'une suite ininterrompue de succès. J'ai dû l'écouter plusieurs fois sans trop comprendre : le reste des titres n'avait rien à voir avec "I'm Not In Love". "Dreadlock Holiday", par exemple, était une sorte de reggae pop, à la limite de la caricature. Je n'avais pas suffisamment d'affection pour garder ce disque et je m'en suis débarrassé sans scrupules. Je ne sais même pas s'il a trouvé un acheteur ou s'il a fini au sous-sol de Ground Zero.

Pourtant, moins d'un an plus tard, l'effet Loudon Wainwright III m'a saisi. Et si j'avais soldé un peu trop rapidement l'affaire 10 CC ? Méthodiquement, je décide de rouvrir le dossier. Il fallait sans doute que je passe par la case Steely Dan pour l'appréhender d'une oreille neuve, puisque les deux groupes fonctionnent selon le même mode opératoire : le détournement de fonds. Leurs chansons ressemblent à des pyramides construites à l'envers et qui tiendraient sur le toit : c'est un miracle qu'elles ne s'effondrent pas sous le poids des références dont elles sont constituées. Avant de devenir fous, leurs architectes ont commencé par tout assimiler : la pop californienne, le doo-wap, le rock'n'roll... L'intro de "Donna", le premier single de 10CC, ressemble à une version pitchée de "O Darling" des Beatles, à mi-chemin entre la parodie et l'hommage. Et c'est sur le fil du razoir que commence la carrière du groupe : comme si les Monthy Python avaient décidé de réécrire les chansons du début de Spinal Tap. Sauf que nous sommes en Angleterre, au début des années 70, et que Spinal Tap n'a pas encore germé dans l'esprit de Rob Reiner.
Très vite, d'autres références viennent à l'esprit. Todd Rundgren, pour cette facilité à synthétiser le meilleur des autres sans les singer. Mais 10CC possède un grain de folie en plus qui préfigure les albums de Queen : chaque chanson est un concentré d'idées, de fausses pistes et de chausses-trappes. C'est à la fois ludique et incroyablement limpide, déstabilisant et passionnant. "I'm Not In Love" est certainement le titre le moins représentatif du groupe puisque c'est le plus linéaire : mais c'est aussi le plus immédiat. Ce n'est pas sans raison qu'il est devenu un tube planétaire. Heureusement, il existe des Greatest Hits qui rappellent aux étourdis que la carrière de 10CC ne s'arrête pas à un slow. Malheureusement, à ces étourdis-là, il leur faut aussi un mode d'emploi, et quelques recommandations : si vous êtes fan de ELO, des Wings ou de Steely Dan, c'est du tout cuit. Mieux encore : si Ween avait existé dans les années 70, il aurait certainement sonné comme 10CC. Après avoir piqué leurs intros aux autres, c'est à leur tour de servir de modèle : en 1997, Air se sert de celle de "Dreadlock Holiday" sur Premiers Symptômes. La boucle est bouclée. Une boucle d'or, évidemment.
01 mai 2008
The Year That Never Was
A mon grand désolement, je constate semaine après semaine que l'interview a tendance à devenir un passage obligé dont ni le sujet ni le conducteur ne sortent gagnants. Le journaliste est venu avec ses questions, l'artiste avec ses réponses : mais de rencontres, j'en assiste à bien peu. J'ai eu plusieurs fois ce sentiment en lisant l'entretien accordé par Gonzalez aux Inrockuptibles la semaine dernière. Ce qui est choquant, en le lisant, c'est que l'intéressé cumule les perches : " Le monde avant que n'intervienne cette infection du punk, cette idée horrible que tout le monde peut faire de la musique... il n'y avait pas cette merde de labels indépendants ou démocratisation de la musique". Il faut quand même avoir un culot incroyable pour sortir des perles pareilles à un magazine qui a encore consacré un hors-série au punk l'année dernière et qui a fait des labels indépendants son fond de commerce depuis le tout premier numéro. Surtout quand on se souvient que les trois premiers albums de Gonzalez, avant de signer sur Universal, ont été publiés par... Kitty-Yo.

J'ai d'abord été scandalisé par ces propos, imaginant un monde selon Gonzalez où l'année 1977 aurait été rayée du calendrier. C'était même une super idée de fiction : 1977, the year that never was. Pas de Clash, pas de Jam, pas de Talking Heads et pas de Buzzcocks. Pas de Wire ensuite, pas de Blondie, pas de Devo, pas de Television, pas de Pere Ubu, pas de Joy Division... notre paysage musical entièrement remodelé. Eric Clapton, Supertramp et les Eagles à jamais détrônés. Aerosmith, Genesis et Yes remboursés par la Sécurité Sociale. Une hypothèse fascinante bien que terrifiante.
Évidemment, il fallait lire entre les lignes. Il suffit de voir Gonzalez se revendiquer de Andy Kaufman pour comprendre qu'il s'agit d'une provocation. Mais est-ce bien clair pour le magazine, qui met en exergue la citation concernant le punk sans nul autre forme de commentaire ou d'avertissement, allant même jusqu'à préciser en entrée que le disque de Gonzalez ne contient "aucune trace de cynisme, de manipulation ou de parodie" ? Il y aurait eu matière à aller un peu plus loin. Malheureusement, rien de celà au menu du numéro de la semaine dernière. Juste la question suivante : "Tu as des modèles, dans les années 70, qui t'ont inspiré ?'. Moi, les interviews des Inrockuptibles m'ont énormément inspiré. Sans évoquer le Saint-Graal que constitue celle de Leonard Cohen sur 24 pages parue en 1991 (numéro 30, daté juillet/août) , elles m'ont donné envie de lire, d'écouter et certainement d'écrire. Dommage qu'aujourd'hui, formatage oblige, on entende le bruit du magnéto qui s'arrête au bout de 30 minutes.
20 avril 2008
Les secondes premières fois (3)
Les compiles trop bien faites ont cet effet secondaire dangereux : elles tuent les albums. Je suis tombé amoureux de Kevin Ayers en découvrant son Best Of. Mais quand j'ai voulu aller plus loin et que j'ai commencé à écouter ses albums, j'ai été invariablement déçu : leur substantifique moelle avait bien été prélevée par un certain Phil Smee, responsable de la sélection du Best Of.

Actuellement, je traine avec le souvenir d'une compile de Donovan que j'avais acheté en vinyle. Un double album à la pochette criarde (une photo du chanteur réhaussée au Stabylo Boss) sobrement baptisé This is Donovan. Si je l'avais achetée pour "The Enchanted Gypsy", que reprenait le Squad Femelle en concert, j'étais loin de me douter que j'allais devenir fan grâce à elle. Au contraire de celle éditée par CBS disponible dans toutes les bonnes discothèques municipales, This is Donovan ne contient aucun tube (hormis "Catch The Wind") mais pioche parmi des morceaux moins connus, tous tirés de la pléiaide d'album que le chanteur a fait paraître à la fin des années 60. Honnêtement, il y a parmi eux des perles qui n'ont rien à envier à Kevin Ayers (encore lui) ou Nick Drake (bien plus que Dylan, auquel il est systématiquement comparé). L'un a écrit "River Man", l'autre "River Song" : c'est dire s'ils se répondent parfois.
Et si tout le monde était un peu passé à côté de Donovan, gentil baba un peu trop lisse pour être adulé ? Je suis allé vérifier à la source pour arriver au bilan suivant : la main anonyme de l'exégète n'avait négligé aucun titre essentiel. Je me suis séparé de This Is Donovan en me disant que, de toute façon, un tracklisting aussi parfait serait passé à la postérité. Mais je me trompais. Même The Definitive Collection ne lui arrive pas à la cheville. Pourquoi cette sélection ne fait-elle plus autorité en la matière aujourd'hui ? Pour empêcher que, grâce à l'oreille d'un Phil Smee, le fan aussi bien que le néophyte ne puissent se contenter que d'acheter un seul disque ? Mystère et boules de Mellow Yellow.