09 juillet 2008
Trans-Galaxy Express
J'ai perdu l'habitude de prendre des bandes dessinées à la bibliothèque, c'est ce que je me dis chaque fois que je rapporte les livres que les enfants n'ont pas lu vu qu'ils sont restés dans le sac dédié à ce genre d'échanges. Pourtant je pourrai en profiter pour emprunter des mangas plutôt que d'acheter les premiers tomes de séries que je ne finis jamais (encore récemment : MPD-Psycho et Homunculus). Comme les oeuvres de Leiji Matsumoto : même si j'ai vu plusieurs fois Interstella 5555 : The 5tory of the 5ecret 5tar 5ystem, je n'ai jamais ouvert un seul volume de lui. Alors je prends le premier à ma portée : Galaxy Express 999 volume 1. Parce qu'il n'a pas assez d'argent pour s'offrir sur terre un corps de synthèse, Testuro décide d'embarquer à bord d'un train de l'espace, puisqu'il est dit que ceux qui l'empruntent se voient offrir à l'arrivée la robotisation de leur rêve. Mais pourquoi personne n'est-il jamais revenu pour en témoigner ? Et qui est cette Maetel qui offre à Tetsuro un billet gratuit pour ce voyage sans retour ? Le récit est découpé sous la forme d'épisodes qui obéissent aux mêmes lois que ceux de L'Age de cristal : ils décrivent tous un monde où l'homme n'est pas parvenu à assurer son propre bien-être et où la technologie a souvent accéléré sa chute. Chaque halte du train dure entre deux heures et 48 heures, selon le cycle de la planète sur lequel il fait étape. Un habitant qui ressemble à Albator va immanquablement chercher à s'emparer du billet de Testuro pour embarquer à sa place. Et c'est au moment où la situation semble désespérée que Maetel va la faire basculer d'un coup de pisto-laser.

Je n'étais pas allé ramener le premier tome à la bibliothèque que j'avais déjà acheté le second, et je pense que je vais prendre un abonnement à bord du Galaxy Express 999. Je sais que le voyage va être long (21 volumes), mais je ne suis pas pressé : j'ai envie de trouver les volumes suivants un peu par hasard, de faire des haltes assez longues et de m'en goinfrer d'un coup quatre à la suite. J'envie le pouvoir magique des séries : celui d'étirer le temps comme un accordéon et de faire reculer presque indéfiniment l'apparition du mot "fin". De tenir le lecteur en haleine sur une distance qui dépasse celle des formats établis (la bande dessinée, le film, le livre...) et sur laquelle le lecteur choisit librement sa progression. Au fait, ils prennent la carte Enfant Plus dans l'espace ?
01 juillet 2008
Le petit conservatoire d'Aude
Pauvre Aude Picault ! Une semaine après avoir réalisé la couverture du numéro spécial festivals des Inrockuptibles, elle est la grande oubliée de leur dossier "filles & BD", alors que ce ne sont pas les occasions de parler d'elle qui manquent puisqu'elle enchaîne avec son second livre en moins de 3 mois. Et fait le grand écart entre le lectorat de Voici, pour lequel elle a crée le personnage de Eva, et les terreurs qui se refilent à la récré Tchô, où sont publiés ses Mélomaniaks. Soit une tribu d'irréductibles amateurs, dont le rêve est de remporter un tremplin musical et partager la scène avec les Dead Birds ("Le meilleur groupe de métal du monde ! Sur scène, ils ont un lance-flammes ! Ils font des batailles de canettes avec le public !"). Très vite, Aude Picault s'affranchit des contraintes liées à la série (gag en une planche) pour prendre des libertés avec la mise en page, toujours très pop. La rondeur de son trait n'est pas sans rappeler le Charles Schulz des débuts, à l'époque où Snoopy n'avait pas encore pris le dessus sur Charlie Brown. Et l'humour, bon enfant, n'est jamais niais : il a retenu les leçons du Petit Nicolas. Un petit Nicolas en t-shirt Spiderman qui jouerait à la PSP.

Ce n'est pas le premier album d'Aude Picault destiné à la jeunesse (elle a illustré Le Crocovoleur de doudous ou L'ours et les souris) : c'est par contre le premier dont elle assure aussi le scénario, avec une fraîcheur qui n'appartient qu'à elle. Je n'avais pas été convaincu par Papa, publié à l'Association, certainement parce que j'ai beaucoup de mal à me projeter dans la peau d'un adulte. Et même si je n'ai jamais pris un seul cours de musique, je n'ai pas eu de mal à me glisser dans celle des Mélomaniaks : leurs facéties ont fait vibrer le fan qui sommeille en moi. D'un seul oeil : le second est trop occupé à guetter si Aude ne nous en prépare pas un petit troisième d'ici la fin de l'année.
17 juin 2008
Le syndrôme du hérisson
C'est le nouvel argument en vogue auprès des éditeurs de bandes dessinée : associer un écrivain à une préface pour crédibiliser un ouvrage. Ou recueillir ses impressions dithyrambiques au dos du volume. La première fois que je m'en suis rendu compte, c'est quand Daniel Pennac et Alain Chabat se sont répandus en compliments sur La Vallée des merveilles de Joann Sfar, son plus grand ratage à cette heure. Anna Gavalda y est allé de son petit couplet au début de Aya de Yopougon, sans que sa présence soit à priori légitime. Et ce sont Stéphane et Muriel Barbery qui ont été débauchés pour faire l'éloge de La Montagne magique de Taniguchi. C'est le cas d'espèce le plus intéressant à mon avis, puisque les auteurs de L'Elégance du hérisson sont allés à Tokyo rencontrer le mangaka et en tirer 5 pages d'entretien reproduites à la fin du volume.

J'ai d'abord cru que j'avais entre les mains une édition limitée contenant le dossier de presse en bonus, avant de comprendre que c'était au contraire l'édition standard rallongée d'un rédactionnel superflu qui avait plus sa place dans un magazine que dans un livre. Mais je l'ai lu quand même, espérant trouver la réponse à la question qui m'a obsédée pendant toute la lecture du récit : comment se fait-il que le scénario rappelle autant Mon voisin Totoro de Miyasaki ? Et que la première phrase de La Montagne magique, comme un indice supplémentaire, soit : "J'ai grandi à Tottori" ? Malheureusement, il semblerait que cette "coïncidence" leur ait échappé et qu'ils aient préféré disserter sur "une certaine forme de transe où une frontière est franchie et un passage soignant et transformant devient possible" (je pense que le traducteur a dû demander une augmentation...). Je ne suis pas sûr que ces mariages contre-nature apportent grand-chose aux lecteurs de bandes dessinées, ni qu'ils finissent par convaincre les amateurs de littérature de franchir le Rubicon. J'ai plutôt l'impression d'une sorte de grand n'importe-quoi général dans lequel tout le monde cautionne tout, en oubliant l'essentiel : que les bons livres se suffisent à eux-mêmes.
16 juin 2008
Le Menu à 6 euros
Quatorze ans après le dernier numéro Mune Comix, mettant fin à une attente que je qualifierai d'intolérable, JC Menu revient au format dans lequel je le préfère : le périodique. Sans doute influencé par les Claudiquant sur le dancefloor de Luz, ce paradoxe vivant (c'est un des auteurs les moins prolifiques de sa génération alors que, éditorialement parlant, c'est un des plus importants) a décidé de se consacrer à une des vieilles lubies : le sillon interminable à la fin de la face d'un 33 tours, aussi appellé lock groove. C'est évidemmment un prétexte pour parler de sa passion obsessionnelle pour le rock éléctrique, qu'il s'agisse d'un concert de Pere Ubu à Villejuif, d'une compile de groupes garage de Boston achetée à l'aéroport d'Atlanta un jour où la neige bloquait le départ des avions, ou des grandes énigmes dont il a mis des années à trouver la clé : pourquoi avant y avait-il 4 morceaux sur les 45 tours ? Qu'est-il arrivé aux Beatles entre 1963 et 1970 ? Et pourquoi les Pink Floyd n'ont pas sorti d'album en 1974 ?

Ce premier volume fourmille autant d'anecdotes que de digressions sur des sujets allant du fédérateur à l'anecdotique. L'humour n'a rien perdu de sa méchanceté. Graphiquement, c'est un régal : Menu dessine toujours comme l'adolescent qu'il n'a jamais cessé d'être et alterne les modes narratifs. D'un trait simplifié pour illustrer des comptes-rendus de concert au triomphe de son inimitable typographie manuelle pour les chroniques de disques. C'est un fanzine en hommage aux fanzines, à cette époque révolue où le mp3, les blogs et myspace n'existaient pas. Et c'est surtout une formidable déclaration d'amour au vinyle et à tous les usages qu'on en fait : comprendre le sens de l'histoire, se les trimballer à bout de bras pour un dj mix foireux, danser avec Patrick Eudeline, gratter la poésie aux creux des sillons. Et bien d'autres encore, certainement abordés dans les volumes à venir où j'ai peur de me voir fusillé pour avoir vendu ma collection de 33 tours un dimanche après-midi de désoeuvrement. C'est un traître qui vous parle : prenez le maquis et exigez le Menu.
31 mai 2008
Doha et moi
J'ai tellement été bluffé par Romance Killer de Doha que c'est à reculons que je suis vers allé vers Catsby, la série prépubliée sur internet grâce à laquelle l'auteur s'est fait connaître. Et si c'était moins bien ? De loin Catsby ressemble presque à un bande dessinée pour enfants : couleurs vives, univers animalier, expressions exacerbées. Autant d'indices qui se révèlent, dès les premières pages, être des fausses pistes : au détour d'une partie de pattes en l'air torride, Persoue offre à Catsby une cravate. Cadeau d'amoureux ? Cadeau d'adieu : elle épouse la semaine prochaine un riche veuf et le convie à son mariage. Évidemment, au bout de six ans d'une relation passionnée, la pilule a du mal à passer. Surtout que son père remue le couteau dans la plaie en lui faisant remarquer qu'il attend toujours des héritiers. Désespéré, Catsby finit par s'inscrire dans une agence matrimoniale, même s'il cumule les casseroles (26 ans, chômeur, co-location...). Je n'étais pas rendu au milieu du tome 1 qu'à mes yeux, c'était évident : Catsby est certainement la meilleure comédie sentimentale que j'ai lu depuis Les formidables aventures de Lapinot.

Si l'univers de Doha s'apparente tout de suite à celui de Trondheim, ce n'est pas uniquement parce qu'il a choisi de mettre en scène des animaux familiers : c'est aussi parce que les deux auteurs ont sensiblement le même sens de l'humour. Mais là où Lewis découpe ses livres de manière très classique, Doha s'est trouvé un mode narratif qui puise autant dans la littérature (le récit est divisé en 6 livres qui comportent chacun 12 chapitres, tous introduits par une double page), dans le cinéma (beaucoup de plans en 16/9) que dans le monde de l'animation (le dynamisme du dessin, parfois ramené à sa plus simple expression). Le ranger parmi les mangas est bien réducteur : Doha décloisonne les genres pour aboutir au sien, tout en restant très accessible et incroyablement ludique. Je me demande vraiment pourquoi il demeure à ce jour aussi méconnu des lecteurs français. Et je soupire les nombreuses fois où je croise d'occasion un exemplaire de Romance Killer qu'un journaliste s'est empressé de revendre avant même de l'ouvrir.

A la fin du quatrième volume de Catsby, chacun court toujours après son destin. Il y a ceux qui ont peur de changer et ceux qui se jettent à l'eau. Il y a les chasseurs qui se retrouvent piégés et les autres : ceux qui ne savent plus très bien où ils en sont. Catsby n'a rien d'extraordinaire : ce n'est que le récit des amours de garçons qui se font des soirées au Soju (alcool très prisé par les Coréens) et des petits déjeuners aux Tok-Bok-Gi (plat populaire à base de pâte de riz à la sauce pimentée). Mais ces tombeurs-là, j'ai l'impression de les avoir déjà croisés en base de chez moi et d'avoir souri en les voyant. J'avais peur d'être déçu en commençant Catsby, et c'est l'inverse qui se produit : je suis encore plus fan qu'avant. Et dire que Catsby n'est que le premier acte d'une trilogie que Doha a prévu de consacrer à la jeunesse contemporaine... Je sens que lui et moi, on n'est pas prêts de se quitter. Le tome 5 sort cette semaine : cette fois-ci, je n'attendrai pas de le trouver d'occasion pour l'acheter. Et je l'apprécierai devant un petit Tok-Bok-Gi pas trop épicé .
24 mai 2008
Le salaire de la peur
- " Je ne sais pas comment dire... C'est horrible tout ça...".
- "Tu t'y habitueras vite, va".
Ce dialogue, tiré du tome 2 de Ushijima, usurier de l'ombre, résume bien l'esprit de la série : de tous les mangas précédés de l'avertissement "pour public averti" que j'ai eu l'occasion de lire, c'est certainement le plus abominable. J'ai eu un haut le coeur au milieu du tome 1, et il m'a fallu quelques jours avant de savoir si j'allais continuer la série ou pas. Ushijima propose des taux excessivement élévés (50% pour 10 jours) à des débiteurs très endettés et qui ne peuvent plus emprunter d'argent à des organismes de crédits officiels. La plupart sont des accros au jeu qui misent sur une rentrée d'argent aussi spectaculaire qu'improbable pour se refaire : des pigeons rêvés. Il va les plumer jusqu'à ce qu'il soit remboursé de son dernier yen. Et peu importe s'ils y laissent leur honneur, leur santé, ou la vie.

Son activité repose autant sur l'intimidation que sur l'organisation : il possède un bureau, du personnel, des fichiers rachetés auprès des banques... C'est un petite entreprise dirigée par un adepte de la streetwear au bouc régulièrement taillé, et dont la seule faiblesse semble être un élevage de lapins qu'il cajole tous les matins. Ushijima fonctionne selon la même principe que la série télévisée Oz : même violence, même fatalité, mais aussi même intensité narrative. Assez vite, Ushijima cesse d'être le personnage principal pour laisser la place à d'autres figures aussi ambiguës : "Le yankee" ou "L'homo". Passé le choc initial (qui peut être rédhibitoire : je ne forcerai personne à le lire), Ushijima se revèle être un extraordinaire roman noir. C'est en s'inscrivant dans le quotidien de petites frappes, d'arnaqueurs et de paumés qu'il trouve à la fois son originalité et sa puissance.

Dans le dernier tome paru, Ushijima a été vendu à la police par un gyaruo (sorte d'amateur de tecktonik) criblé de dettes. Une petite ordure qui rançonne les clients de prostituées mineures... qui ont été balancés par ces dernières. A moins qu'il n'ait été trahi par un membre de son équipe qui aurait décidé de voler de ses propres ailes... C'est horrible tout ça, mais je m'y suis très vite habitué. Je suis même accro au dessin nerveux de Shohei Manabe, dont Big Kana balance 180 pages tous les trois mois. Il y a du Abel Ferrara et du James Gray en lui : plutôt impressionnant pour un mangaka dont c'est la première série traduite. Pourvu que les autres (Dead End et Smuggler) ne tardent pas : depuis L'Ecole emportée, je n'avais pas pris autant de plaisir à me sentir stressé.
03 mai 2008
Le pavé d'Osamu
A l'heure où l'on célèbre mai 68 et où la bande dessinée n'est pas en reste, il y a peu de chances malheureusement que Avaler la terre ait voix au chapitre. Alors qu'il s'agit pourtant du récit le plus révolutionnaire de Osamu Tezuka : au moment de disparaître, une mère fait promettre à ses sept filles de la venger en 1/ faisant disparaître l'argent, 2/ mettant à bas l'ordre et la morale et 3/ la vengeant des hommes. Parmi les moyens mis au point par les amazones, l'invention du dermoïde Z, une peau synthétique qui, sous couvert d'engendrer une révolution dans le domaine des soins esthétiques, va faire basculer la société civile dans le chaos.

Au dos des deux volumes paru en 2006 chez Kankô (le département manga des éditions Milan), une seule mise en garde : "pour public averti". Mais averti de quoi ? Que l'imagination de Osamu Tezuka est absolument sans limite, et que dans les 500 pages que comportent le récit, se trouveront pêle-mêle des scènes de débarquement, de duel, d'accouplement, d'ivrognerie, de délire psychédélique, de violence conjuguale, d'abus de faiblesse, de pillage, de raz-de-marée, de travestissement, de crime raciste, de ruée vers l'or, de fusillade, de banissement, de retrouvailles, de masturbation féminine, d'abus sexuels, d'exploration mentale, d'éxécution publique, de torture, d'enlèvement, d'explosion aérienne, de pendaison... Choses auxquelles la bande dessinée franco-belge ne nous a pas habitué. Le manga, lui, ne s'encombre pas de complexes : il utilise les codes les plus traditionnels pour soumettre son lecteur à des expériences aussi bien graphiques que narratives sans repos.

Avaler la terre est paru en 1970 : s'il a fallu deux ans pour que le souffle de la révolution inspire le mangaka, il n'a pas fait les choses à moitié. C'est certainement un de ses livres les plus ambigus, et un de ses moins connus (l'édition française, au format minuscule, ne lui rend malheureusement pas justice). Traduit presque 40 ans après avoir été lancé, le pavé d'Osamu n'est plus aussi subversif aujourd'hui . C'est plus un document qu'un chef d'oeuvre. Mais niveau délire, il reste inégalé.
30 mars 2008
Jarrystocratie
A ma grande honte, je n’ai jamais consacré la moindre ligne à Grégory Jarry alors que j’ai souvent fait du prosélytisme pour « L’Os du gigot », le recueil de ses meilleurs feuilles parus dans le fanzine Flblb. Grégory Jarry ne fait pas que se réapproprier un genre tombé en désuétude : reprenant à son compte les recherches qu‘avait effectué Jean Teulé avec Gens de France, il se sert du roman-photo à la manière d‘un reporter. Il interroge des témoins qui n’ont rien vécu de spectaculaire. Rien, sauf la transformation de la société française au cours au XXème siècle. Son attention se porte essentiellement sur des retraités qui vivent à la campagne : il les interviewe, les prend en photo et reconstruit l’histoire de leur vie modeste sous la forme d’une bande dessinée. Et tout à coup, cette technique qui jusqu’ici était essentiellement associée à des récits à l’eau de rose prend une autre dimension : réelle, personnelle, émouvante. Ce n’est ni plus ni moins qu’une forme de journalisme aussi originale que inusitée.

Paru à la fin de l‘an dernier, Les maquisards du Poirier s’inscrit dans la même perspective : recueillir le témoignage d’une France qui est en train de disparaître. Sauf que cette fois-ci l’auteur n’a pas agit seul : il a même fait des petits. Pendant l’année scolaire 2006-2007, il a initié des classes du canton de Montemboeuf (Charente-Maritime) au photojournalisme biographique. Il a emmené ses jeunes disciples par groupe de trois (un preneur de son, un photographe et un journaliste) à la rencontre des anciens : Andrée, qui « jouait aux lièvres » et fabriquait des cordes à sauter avec du lierre, Simone, qui faisait 5 kilomètres à pied en sabots pour aller à l’école, Renée, qui se souvient d’avoir vu pleurer sa mère parce qu’elle n’avait pas assez d’argent pour acheter du savon pour laver ses enfants… Le contraste entre la mélancolie qui se dégage des récits et l’extrême précarité de leur cadre est frappant : mais à la campagne, comme l’explique l’un des témoins, l’orgueil n’est pas un vain mot. « A l’époque, on était plusieurs dans un lit car nous étions métayers et nous étions pauvres. Ce n’était pas les pauvres d’aujourd'hui : ils se plaignent, mais ils sont beaucoup plus riches que nous étions à ce moment-là ».

Grégory Jarry, c’est l’anti-Jean-Pierre Pernault : il tourne le dos aux images d‘Epinal, s‘interdit tout commentaire et ne se met jamais en scène. A la manière de Strip-Tease, c’est un témoin muet mais attentif. Il laisse parler puis scénarise les témoignages. Avec les imperfections liées à l’amateurisme des équipes qu’il a mis à contribution. Certaines photos sont floues, d’autres à contre-jour. Leur imperfection ne fait que renforcer l’authenticité du projet, qui est certainement le plus bel hommage à la vie aux champs que j’ai lu depuis le séminal Le Perche à l’aube du troisième millénaire de Vincent Malone. C’est peut-être la vie dans les petits patelins telle que moi, parisien, je la phantasme depuis le périphérique : mais ces Maquisards du Poirier m’accompagnent dans les transports en commun actuellement. Je les écoute, et parfois je rate la correspondance. Un morceau d’existence, ça vaut bien parfois quelques stations en plus.
20 mars 2008
Picaugrammes
Je n'ai pas besoin d'un psy pour me l'apprendre : au fond de moi, je suis une fille. Je mets bien 5 minutes à choisir un t-shirt, je collectionne les paires de chaussures, je bois du light, j'adore dire du mal, je lis Elle toutes les semaines, j'ai acheté les deux tomes de La BD des paresseuses et je suis aux anges puisqu'un nouveau Aude Picault vient de sortir et qu'un journaliste a déjà revendu son service de presse chez Gibert Joseph (j'adore dépenser en me disant que j'économise : souvenez vous, je suis une fille). Vous ai-je déjà dit combien j'aime Aude Picault ? Oui, je l'ai déjà dit. Mais je persiste et signe : même dans un cadre proche de l'exercice de style (une page hebdomadaire dans Voici), elle demeure une des plus fines observatrices de la vie privée des filles qui rêvent de sortir avec des Will et qui finissent sous la couette avec des Jean-Michel.

Outre sa connaissance parfaites des hauts et des bas du célibat (déjà développé dans les deux tomes de Moi, je), c'est l'expressivité de son dessin, stylisé à souhait, qui m'impressionne. En quelques traits, elle parvient à illustrer un non-dit. Du coup, certaines de ses planches sont presque trop bavardes, puisque le dessin a déjà dit l'essentiel : que les erreurs font aussi partie de l'éducation sentimentale. L'an dernier, Aude a plaquée Eva, son héroïne, pour la refiler à Natacha Sicaud, qui continue à la faire vivre dans les pages de Voici. Peur de la redite ? Envie d'autre chose ? Peut-être qu'à l'instar d'Eva, en bonne fan de Rosanna Arquette, Aude se cherche aussi désepéremment. Sans pour autant tourner en rond : du blog collectif Chicou-Chicou au très intime Papa, paru à l'Association, en passant par sa participation aux 24 heures de la bande dessinée, Aude avance. Et moi, en bon fan dévoué, je la suis. Peut-être même qu'un jour, j'irai lui demander un autographe. Une vraie fille, je vous l'assure. Avec de la barbe.
19 mars 2008
Le Doha dans l'oeil
Comme si je n'avais déjà pas suffisamment de mangas japonais à découvrir, il faut aussi que je m'intéresse aux coréens. La faute à Casterman qui, plutôt que marcher sur les plates bandes de la concurrence, à préféré consacrer une collection à cette école : Hanguk. Et le problème, c'est que je suis déjà accro. Il faut dire que le premier par lequel j'ai commençé m'a mis sur le carreau. Si je n'avais pas spécialement été attiré par la couverture très "série noire" de Romance Killer, j'ai par contre tout de suite craqué pour le dessin de Doha, entre Jamie Hewlett et Miyazaki, et la maîtrise de la mise en page : peu de cases, beaucoup de pages et un sens très cinématographique du découpage.

Le héros de Romance Killer a vu sa vie remise en question suite à une faute professionnelle rédhibitoire : plutôt que d'exécuter froidement sa dernière victime, il l'a épousée. L'anecdote donne bien le ton : à la fois drôle et désabusé. Depuis, notre ex-tueur à gage coule des jours heureux auprès de sa femme et de sa belle-fille. Mais ce bonheur est menacé par l'arrivée de Miu, la meilleure amie de cette dernière, dont le rumeur dit qu'elle sort avec des hommes plus âgés qu'elle. Sans porter de jugement, l'homme de main à la retraire va chercher à la comprendre et à l'aider. Sans se douter qu'il va se retrouver lui aussi confronté à ses propres démons.

De loin, Romance Killer a tout d'un thriller. De près, c'est tout le contraire : l'histoire de deux paumés qui s'apprivoisent lors de rendez-vous du dimanche. Elle joue avec lui, qui ne demande qu'à se laisser faire. Il est aussi inquiet que fasciné par elle. Je ne sais pas comment tout ça va se terminer : au bout de 432 pages, le récit reste en suspension jusqu'à parution du tome 2. En attendant, il me reste à tuer le temps avec Catsby, la série qui a révélé Doha en Corée et qui a même fait l'objet d'une adaptation au cinéma et à la télévision. Et à surveiller de près les ouvrages de Lee Hee-Jae, Byun Ki-Hyun, Jang Kyung-Sup et Kim Dong-Hwa. Sans parler de Kang Full, que je viens également de découvrir, et qui me passionne déjà. Ils m'ont bien eu les Coréens. Pourvu que les Taïwanais ne s'y mettent pas aussi demain : mes étagères ne le supporteraient pas.
PS : Vu trois exemplaires de Romance Killer en occasion chez Gibert Joseph pas plus tard que tout à l'heure. Soyez gentils, faites-moi disparaître tout ça.