08 juin 2007

Paul au sommet

paulalapecheTous les ans, j’achète le nouveau Paul comme j’achète le nouveau Monsieur Jean. Paul, c'est un peu le cousin québécois de l'auteur de "La Table d'ébène" : il travaille dans la publicité comme graphiste, vit à Montréal, apprécie la bonne chair et J.D. Salinger. Le style graphique de Michel Rabagliati n’est pas si éloigné de celui de Dupuy & Berberian : mais autant Jean au vu son trait et sa mise en page se libérer au fil des albums, autant Paul est resté fidèle à un mode narratif plus classique, mais dans lequel son auteur est aujourd’hui passé maître (je pense notamment à la souplesse de son trait de plume, qui fait penser au canadien Seth).

Si ses premières aventures tenaient en quelques pages, elles prennent de plus en plus d’ampleur : Paul à la pêche, le dernier paru, se présente comme un récit complet de... 188 pages ! Et le moins qu'on puisse dire est qu'il est à la hauteur de ses ambitions. Jamais Paul n’avait jusqu’ici atteint ce niveau de profondeur et d’émotion. Evidemment, la pêche n’est qu’un prétexte pour faire connaissance avec une nouvelle galerie de personnages et approfondir leur histoire. Mais elle est aussi pour Paul l’occasion de faire un point sur sa vie au moment où la perspective d’une paternité est sur le point de la bouleverser. Malgré de nombreuses digressions, la narration ne s’essouffle pas. A aucun moment elle ne tombe dans l’anecdotique : bien au contraire, elle trouve souvent une gravité inédite qui contraste avec l'apparente innoncence du dessin.

Autant j’ai de plus en plus de mal à me retrouver chez Jean, autant je me sens proche de Paul, de son optimisme inquiet, et ce malgré le décalage culturel (le récit est émaillé d’expressions québécoises - «c'est gai en simonac », « ostie de fifure », « tabaslac »… - qui donnent très rapidement l’impression d’entendre parler les personnages). Je ne sais pas quelle direction compte prendre Michel Rabagliati après ce Paul-là. Dans une interview parue sur Bedeka, l'auteur élude la question par une pirouette : il annonce se consacrer à la pose de nouvelles dalles dans son jardin et au chant choral. Paul à la pêche marque en tout cas un tournant dans sa carrière d'auteur de bandes dessinées : en cernant avec une précision sans pareil les doutes et les espoirs de sa génération perdue entre nostalgie et numérique, il signe là son premier chef d'oeuvre.

Posté par philippe dumez à 21:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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