08 juillet 2008
Le cauchemar a déjà commencé
Tous les matins, je les vois s'agglutiner en bas de chez moi. Entre le moment où je pars déposer les enfants au centre aéré et celui où je reviens, ils sont parfois une trentaine, figés comme les zombies du film de Roméro, réduits au-delà de la mort à hanter les centres commerciaux. Si ceux-là sont encore bien vivants, ils commençent le siège du Lidl en bas de chez moi une demi-heure avant l'ouverture. Frustrés de n'avoir rien pu acheter dimanche, ils sont sur les starting-blocks dès le lundi matin. Le jeudi est leur jour de plus grand affluence : c'est celui des promotions de la semaine. Leur nombre peut alors monter jusqu'à une cinquantaine.

Je traverse leur foule un peu inquiet. Qu'adviendrait-il de cette secte étrange et pour le moment passive si l'ouverture des portes venait à être retardée ? Me prendraient-ils comme bélier pour enfoncer la porte ? Monteraient-ils chez moi piller mes placards à la recherche d'une boîte de fruits au sirop non entamée ou d'une barquette de betteraves rouges ? Si ma vie venait à être menacée, devrais-je les viser dans la tête ou au niveau de porte-monnaie ? Les faire reculer en brûlant des caddies ? Ou attendre d'être secouru par les mousquetaires de la distribution ?
07 juillet 2008
Le secret de la pierre philosophale
En révisant mon petit Ben Gibbard illustré en vue du concert de Death Cab For Cutie, je tombe sur cette compilation réalisée par des fans et qui comprend uniquement des reprises enregistrées en concert. Ca va de Avril Lavigne à Eurythmics en passant par Tears For Fears, Tom Petty, The Cure, Cindy Lauper... et Michael Jackson. Le plus surprenant, c'est que le joufflu s'en tire à chaque fois haut la main. Un peu comme quand, avec The Postal Service, il parvient à s'approprier une des scies de Phil Collins et la rendre soudain présentable. Et soudain, je comprends tout. Si Ben est devenu aussi populaire, n'est-ce pas parce qu'il a le profil d'un candidat de Pop Idol, la version originale de La Nouvelle Star ?

Moi qui pensait qu'on ne pouvait pas tirer une bonne reprise d'une mauvaise chanson, j'en perds un peu mon latin. Surtout qu'il s'attaque même au "I Want It That Way" des Backstreet Boys comme s'il s'agissait d'un extrait de After The Goldrush. Du coup, je ne sais plus trop si ce garçon qui change le plomb en or est un faussaire ou un génie, si je dois l'applaudir ou au contraire m'inquiéter : demain, il pourrait tout aussi nous faire le même coup avec "Le petit bonhomme en mousse". Ce dont je suis sûr, par contre, c'est que son timbre continue à profondément m'émouvoir comme peu d'interprètes depuis Lou Barlow y étaient parvenus. Et que je serai au premier rang ce soir pour tirer cette affaire au clair. Quitte à me faire lyncher pour lui avoir réclamé Crazy Frog en rappel.
03 juillet 2008
Un jour mon Prince reviendra
C'est en lisant le dernier numéro de Musiq (qui lui est consacré) que je me suis rendu compte que Prince avait 50 ans. Un demi-siècle ! En fermant les yeux, il me semble encore le voir sur les murs de ma chambre d'adolescent, chapeau à voilette et pantalon moulant, poster grandeur nature de la période "When Doves Cry". Je n'ai pas vu Prince vieillir étant donné que je ne l'ai pas vu depuis très longtemps : depuis ce rendez-vous écourté au Parc des Princes le samedi 16 juin 1990 où, pour une raison tenant autant du caprice que de l'arbitraire, il avait décidé qu'il ne jouerait qu'une heure et des poussières. Plus il voyait grand, plus il demandait cher (175 F pour le Parc, contre 165 F à Bercy deux ans plus tôt), moins ses albums étaient bons et moins il jouait longtemps. J'ai rendu les armes à la sortie de Graffiti Bridge et je ne les ai jamais reprises.

Depuis, je vis dans un monde parallèle où Roger Nelson est en semi-retraite : depuis le succès planétaire de "Nothing Compares to U" et ses embrouilles avec Warner, il a décidé de se concentrer sur sa carrière d'auteur-compositeur, toujours sous pseudonyme. Pour Ween, il a signé "Freedom of 76", "Roses Are Free" et "A Tear for Eddie". Pour Daft Punk, "Digital Love" et "Something About Us". Pour Outcast, "Hey Ya". Pour Gnarls Barkley, "Crazy". Pour Catpower, "The Greatest". Pour Feist, "1.2.3.4". Sa marque de fabrique est immédiatement reconnaissable : un sens de la mélodie immédiat, doublé d'un talent inné pour le sur-mesure. Il a mis le pied à l'étrier à Pharrell Williams avant que ce dernier ne vole de ses propres ailes, non sans quelques petites phrases assassines ("Pharrell imagine que c'est parce qu'on apprend les tours qu'on devient magicien, mais il a juste oublié que le génie, ça ne sort pas d'un chapeau"). Sa collaboration avec Beck n'a jamais abouti ("Il m'avait déjà tellement pillé qu'il ne me restait plus rien à lui offrir"). Il aurait refusé d'écrire pour Beyoncé mais ferait une cour éhontée à Lisa Germano ("la meilleure depuis Joni Mitchell. Même Chan, elle ne lui arrive pas à la cheville"). Au chapitre des rumeurs, il aurait non seulement composé la plupart des titres de The Make-Up, mais jouerait également de la plupart des instruments sur leurs albums. Il se cacherait également sous l"identité du musicien finlandais Jimi Tenor ("Can't Stay With You Baby") et serait responsable du succès de sa compagne Nicole Willis.

Et sa carrière en tant qu'interprète ? On l'a dit miné par les disparitions successives de son ancien rival Rick James et son mentor James Brown. La fatwa médiatique dont a été victime Michaël Jackson l'aurait également inspiré de se tenir loin des projecteurs. Nul ne sait s'il prépare son retour ou s'il construit son absence. Mais son image demeure intacte : il demeure pour l'éternité cet échevelé qui passe prendre Appolonia en moto sur la pochette de Purple Rain. Celui-là, c'est mon Prince à moi. Il n'est jamais parti puisqu'il a toujours été là, la main posée sur l'accélérateur, prêt à m'emmener à tout moment. Et moi, sur le siège arrière, le serrant très fort, je Go Crazy avec lui, à cheval sur mes 13 ans. Ca fait 24 ans que ça dure ? Je ne m'en étais pas rendu compte. Sans doute parce que j'avais les yeux fermés à cause de la vitesse.
27 juin 2008
Pour cent balles, t'as plus de boule
Vous n'avez pas idée du garçon casanier que je suis. Ma semaine obéit à des rituels immuables. Je vais à la piscine tous les mercredis au même endroit et à la même heure. Je fais les commissions tous les samedis matins au même supermarché et j'achète les mêmes produits. Je pose la même question aux enfants tous les soirs, celle-là même que me posaient mes parents et qui m'exaspérait. Une à deux fois par semaine, je pratique une expédition punitive chez Joseph Gibert, rayon bande dessinée et manga, inévitablement suivie du même déjeuner chinois sur le pouce. Jusqu'à un récent changement de direction, je n'avais même plus besoin d'annoncer la couleur : j'étais d'office de menu vapeur avec un riz cantonnais et un Coca Light. Je ne sais pas si cette routine me rassure, mais je m'y conforme sans trop me poser de questions.

Même s'il y en a une qui me taraude depuis la semaine dernière : pourquoi la boule coco a t-elle disparu de la formule ? C'est en la réclamant à la fin du repas que son absence m'a été signifiée avec un brin d'aplomb. Non que je sois un inconsolable de la petite montage blanche et molle qui supporte mal le micro-ondes. Mais c'était à la fois la ponctuation finale de mon repas et le signal sucré du retour vers mon lieu de travail. Pour une raison bassement économique (la hausse du baril de coco ?), mon menu n'est plus le même, alors qu'il me coûte toujours autant. Je me suis d'abord demandé si, par mesure de représailles, je n'allais pas choisir le boycott pur et simple, suivi de la pétition pour la réintégration du dessert. Mais c'était trop d'habitudes chamboulées d'un coup, et j'ai fini par accepter cette privation. Tout en restant vigilant : s'ils commençent à radiner sur le jambon dans le riz cantonnais, cette fois-ci, je me mets en boule.
25 juin 2008
L'assassinat du Père Noël

Pendant presque 30 ans, j'ai respecté ce rituel immuable. D'abord l'attendre, pendant des mois. Le guetter dans la boîte aux lettres. Ensuite en caresser la couverture, en apprécier l'épaisseur, avant de commençer à le feuilleter. Toujours par les dernières pages, pour arriver directement à l'essentiel. Et m'y perdre ensuite pendant de longues heures, dressant les listes les plus délirantes pour le plaisir de les reprendre à zéro le lendemain. Ne rien cocher, ne rien corner : respecter son caractère sacré. Ne le jeter qu'au moment où arrive le nouveau, et tout reprendre à zéro. Malheureusement, c'est fini. C'est un monde qui s'effondre pour moi : comme si celui de l'enfance venait de fermer ses portes à jamais, me laissant sans boussole au milieu de celui des adultes. Il faudra maintenant en parler au passé, et s'accrocher à ceux des années précédentes comme aux derniers vestiges d'une Atlantide sur papier glacé. Les pages "jouets" disparaissent de l'édition automne/hiver des 3 Suisses, et c'est comme si 30 ans de rêve s'évanoussaient d'un coup.
20 juin 2008
I Just Called To Say I Love You

Après avoir égaré son portable, elle a envoyé un message à ses amis sur Facebook pour qu'ils lui renvoient leurs coordonnées. Evidemment, tout le monde a fait un "répondre à tous" et en fait profiter les autres. C'est globalement totalement inintéressant, sauf cette dernière intervention : AU DEBUT JE ME SUIS DIT QUE TU AVAIS EFFACE MON NUMERO ET QUE TU REGRETTAIS MAIS APPAREMENT JE SUIS PAS LE SEUL. C'est un peu une histoire en une seule phrase, avec ses sous-entendus et ses non-dits. Un grand bout d'intimité publié par erreur sur la toile. Comme dans la chanson, un portable de perdu, c'est dix amoureux qui r'viennent.
18 juin 2008
Cher service relation abonnés de Télérama

Je reçois ce matin votre seconde relance me proposant de me réabonner à tarif tout à fait préférentiel, et j'ai du mal à apprécier "les avantages qui (me) sont réservés". En effet, depuis votre première relance, un site de vente par correspondance m'a proposé la même formule pour 56,32 euros, alors que votre offre se monte encore à 84,90 euros. J'ai été un peu surpris de voir qu'un tiers proposait des conditions plus avantageuses que les vôtres, aussi j'ai sauté sur l'occasion. Une semaine plus tard, je me suis rendu compte que par l'intermédiaire de votre site, je pouvais aussi m'abonner pour 60 euros par an, avec un DVD en prime. Pourquoi votre offre papier est-elle beaucoup moins alléchante que votre offre web ? Pourquoi cherchez-vous à me faire croire qu'en tant qu'abonné, je suis favorisé alors qu'au final je paye beaucoup plus cher ? Et pourquoi continuez-vous à me relancer alors que je suis déjà réabonné depuis plus d'un mois ? Paradoxalement vôtre, Philippe Dumez.
05 juin 2008
Sans chemise, sans pantalon (thaï)
Je suis victime d'une recrudescence de spams, et la grande nouveauté est qu'ils s'adressent désormais à moi en français. Malheureusement, plutôt que de potasser la méthode Assimil, ils ont préféré passer directement par la case "traduction automatique". Ce qui donne aussi bien des merveilles comme : "Si vous avez des problemes pour l'avoir dure, j'ai une solution pour vous" que des résultats étranges comme : "Nos logiciels sont Tres kostenguenstig, original et voell funktionsfaehig". Jusqu'à ce que les pharmacies en ligne franchissent le mur de l'absurde à la vitesse du con. Si le texte est toujours à peu près le même, ce sont l'intitulé et le nom de l'expéditeur qui changent pour échapper aux logiciels de filtrage. Depuis une semaine, j'ai ainsi reçu le même message en provenance de "Les pilules. Ma force", "La lutte contre de pilules", "Delicieuses pilules", "Membres votre Pills", "Je suis votre Pilule", "Dire au revoir", "Bon au lit en drogues", "Les pilules pour besoin", "Sante vous aime. Nous aussi" ou encore "Rechercher Pale ? Visiter nous". L'intitulé vaut aussi son pesant de gélules : "Je n'ai pas de tete car que je sais que mon Europharmacie", "Nos comprimes guerir. Et nous les vendre !", "Je n'ai pas de soins. J'ai simplement aller à Europharmacie", "Le chemin a la santé est etroite. Nous sommes de cette façon", "Mes poumons sont ok. Europharmacie !", "Mon petit ami m'aime plus. Merci Europharmacie !". Même si je rale, je ne peux m'empêcher d'être fasciné. C'est de plus en plus délirant.

Mais à ce petit jeu-là, les pantalons thaï restent indétronables. Les quoi ? Les pantalons thaï. "Connu aussi sous le nom de pantalons de pêcheurs thailandais, il doit sa notoriété à son confort, à la légereté et sa souplesse. Idéal pour les beaux jours, le yoga, les massages, la grossesse, la relaxation, les kinesithérapeutes, les sportifs, la maison, sortir le soir, la plage, le hamac". Incrédule, j'ai cru à une blague. Jusqu'à ce que je reçoive la relance spéciale fêtes des mères : "Nos jupes thaï de qualité supérieure combinent douceur et tenue, bien-être et élégance". Et fêtes de pères, dernièrement. Mais les pantalons thaï me laissent relativement tranquilles. Je ne reçois pas plus d'un mail par mois. J'attends impatiemment leur offres de bermudas thai et de slims thaï avant de me décider à passer une commande groupée ("Economisez jusqu'à 24 Euros en achetant par 3"). Et des logiciels anti-spam thaï, ils font ça aussi ?
30 mai 2008
Où sont tes racines, Nashville ou Barbès ?

Tati met en vente actuellement les billets d'avion les moins chers vers les Etats-Unis : 3,99 euros. Le prix d'une chemisette country du plus bel effet, surpiqures apparentes et boutons nacrés, disponible en 5 couleurs (mais la noire, elle déchire). Seule petite fantaisie : la mention "casual", brodée sur la pochette droite. Ne les cherchez pas au rayon homme, paradis de la sportswear bon marché : c'est chez les enfants qu'elles vous attendent. Elles sont disponibles jusqu'au 14 ans, soit l'équivalent d'une taille small pour homme. Il faut aimer quand c'est un peu près du corps, mais pour 3,99 euros, vous pouvez bien faire un effort quand même. Vous n'avez pas idée de tout ce que m'apportent ces chemisettes psychologiquement parlant. L'idée de rentrer dans du 14 ans, alors que j'en ai plus du double, me rassure. Il suffit juste de ne pas lever les bras au ciel et de faire attention : commander un Coca Light plutôt qu'une Budweiser, une salade plutôt qu'une portion de frites. Tous les ans, je passe chez Tati et le tour est joué : j'ai 14 ans pour une année supplémentaire. Malheureusement, pour ce prix-là, le beau temps pour aller avec n'est pas compris. Et j'ai bien peur que cette année encore, il me faille dépenser plus de 3,99 euros pour l'obtenir...
20 mai 2008
J'en ai brassé
J'ai beau essayer d'oublier les gens quand je suis sous l'eau, ils me font toujours aussi peur. Il y a cette vieille avec un pince-nez qui reste toujours près du bord et qui vous fixe. C'est à se demander si elle n'est pas venu rien que pour mater parce que sa télé est en panne. Elle a essayé une fois de me prendre à partie au sujet de ces jeunes arabes qui chahutent, pourquoi est-ce que le maître nageur ne leur dit rien, là aussi, il y a du laxisme. Du laxisme, et des tasses qui se perdent, pauvre conne. Il y a aussi ce patapouf que j'ai entendu se plaindre auprès du maître nageur au sujet du harcèlement dont il serait la victime (dans ses rêves) : il a passé toute la séance à déverser sa bile sur ces gens-là, qu'il sait maintenant reconnaître au premier coup d'oeil, et qui font toujours semblant de ne pas avoir fait exprès. Je n'irai pas jusqu'à l'accuser de m'avoir volontairement percuté un jour que je terminais une longueur sur le dos : j'attends par contre toujours ses excuses, même humides. Il y a aussi ceux qui réclament des palmes, et dont le cas relève pour moi plus du suivi psychologique que sportif : et vous vous releviez la nuit pour regarder les rediffusions de L'Homme de L'Atlantide sur la 5 aussi ? Je préconise également la plus grande méfiance envers ceux qui viennent avec une bouteille d'eau qu'ils posent sur le bord parce que visiblement ils n'en ont pas assez autour d'eux et qu'ils ne peuvent pas attendre pour se réhydrater.

Et puis il y a ceux qui, comme moi, font ce qu'ils peuvent : la majorité silencieuse sous le bonnet lycra (infiniment plus résistant que cette saloperie de silicone médical hypoallergénique). Celle qui n'a jamais compris comment éviter la buée dans les lunettes et qui, un coup sur deux, se rend compte sous le sèche-cheveux qu'elle a oublié ses tongs au bord du bassin. Elle ne se chronomètre pas, ne compte pas son nombre de longueurs. Elle brasse et expire sous l'eau, se vide la tête et remarque parfois des détails insignifiants comme cette dalle mal scellée qui finira bien par tomber un jour du plafond ou l'odeur du surgelé que le maître nageur vient de réchauffer. Mine de rien, en composant son code dans les vestiaires avec ses doigts mouillés, cette majorité-là se sent mieux qu'en arrivant. Prête à affronter le monde au dehors. Un monde sans chlore, sans lignes, sans plongeoirs, sans échelles, sans pédiluve. La jungle, quoi.