22 octobre 2007
Ode à Aude
Ma chère Aude Picault,
je n'ai pas osé t'aborder lors du dernier pot de l'Association bien que je t'ai regardée toute la soirée. Vois-tu, non seulement je suis beaucoup moins bien que les mecs sur lesquels tu flashes, mais je suis comme qui dirait assez engagé avec une fille qui est en plus une de tes collègues (pour ne pas dire rivale). Au milieu d'une pile de nouveautés plus appétissantes les unes que les autres (un nouveau Guy Delisle, un nouveau Chris Ware, un nouveau Aya, un nouveau Taniguchi ET AUSSI UN NOUVEAU THORGAL), j'ai acheté les yeux fermés "Moi je et caetera", et je l'ai lu avec gourmandise, d'une traite, presque trop vite, mais j'en avais tellement envie que j'ai eu du mal à me raisonner (ce qui ne m'empêchera pas de le relire dès demain). J'avais découvert le précédent, "Moi je", à sa sortie, bien avant que tu deviennes une bloggeuse émerite et que tu aies ta page dans Voici ! (d'ailleurs les numéros sont tristes depuis que tu n'apparais plus), et j'avais craqué pour la rondeur de ton trait et pour la fraîcheur de ton humour qui correspond bien à celui de ta génération décomplexée (Lisa Mandel, Florence Dupré la Tour, Soledad Bravi...).
Les garçons adorent savoir ce qui se passe dans la tête des filles : en te lisant, j'ai l'impression de pénétrer dans la tienne, un peu comme le héros de "Being John Malkovitch". Je n'y reste pas longtemps mais ton regard tendre et inquiet me plaît. J'avais peur de la redite avec "Moi je et caetera" (je n'ai même pas compris, en le prenant, sil s'agissait d'une réédition augmentée ou d'une nouveauté, esprit lent que je suis - je suis comme toi quand tu prends des cuites, je vieillis) mais je l'ai adoré tout autant, ravi d'avoir fait la connaissance avec ta mère, tes collègues de bureau et quelques-unes de tes conquêtes (au risque de te désoler : moi aussi j'aime bien les dessous sexy). Je n'oserai certainement jamais te le dire en face, mais je voulais te remercier de partager tout ça avec nous, les mecs un peu cons. Sans parler de tes aphorismes comme "est-ce que je fais ce que je fais parce que j'aime les autres ou pour que les autres m'aiment ? " dans lesquels je me reconnaîs d'une manière troublante.
Je t'embrasse, Philippe
14 juillet 2007
En week-end avec Emmanuel
Je ne connais pas beaucoup d'auteurs de bandes dessinées susceptibles de réussir à la fois un récit historique (La guerre d'Alan), un témoignage bouleversant sur l'action d'une association humanitaire (Le photographe), une fable fantastique dans un esprit très XIXème siècle (Le capitaine écarlate), un conte philosophique (Les olives noires), de mener de front deux des meilleures séries pour enfants (Ariol et Sardine de l'espace), d'avoir signé un des albums les plus poétiques de ces dernières années (La fille du professeur)... En fait, je n'en connais même qu'un et il s'appelle Emmanuel Guibert.
A l'image de Lewis Trondheim (qu'il a caricaturé dans Les olives noires), il a depuis longtemps dépassé les clivages entre les éditeurs et entre les genres pour imposer ses impressionnants talents de dessinateur et de scénariste, sans que les deux soient forcément associés sur chacun de ses albums. Personnellement, il me bluffe. Et encore plus depuis que j'ai lu son carnet de croquis édité aux Éditions Ouest-France : La campagne à la mer. C'est loin d'être une nouveauté (il est paru en 2002), mais je n'avais jamais pris le temps de le lire. Ou plutôt : de me plonger dedans. Car il est beaucoup question de plaisir tout au long de ces pages. Celui du dessinateur, flânant en Normandie avec sa boîte de peintures, et celui du lecteur, qui voyage avec lui. Ne surtout pas se fier à la couverture, qui donne un aperçu malheureusement peu représentatif de l'ouvrage (en plus c'est un dessin au pastel, et je trouve que c'est ce qui lui réussit le moins) : se laisser plutôt absorber par les paysages qu'il saisit d'une façon étonnante, tantôt de manière très figurative, tantôt presque abstraite.
Je suis d'ordinaire assez peu client des carnets de croquis quand ceux-ci se contente d'exhumer des fonds de tiroir (ceux de Chris Ware et de Seth ne m'ont guère passionné alors que j'adore leurs albums), mais La campagne à la mer me parle, quand bien même je n'ai jamais vécu à la campagne... et encore moins à la mer. Aussi parce qu'il est émaillé de conversations saisies au vol ou d'anecdotes manuscrites, comme celle du paysan qui, depuis que Monet a peint sur ses terres, a décidé de prélever une rançon à tous les barbouilleurs qui viennent suivre son exemple, ou la liste des joies et peines de l'existence établie par les enfants du catéchisme d'Arques la Bataille. Si ce livre n'a rien à voir avec de la bande dessinée, il montre de quoi Emmanuel Guibert nourrit les siennes : d'un travail quotidien d'observation où l'exigence côtoie l'excellence.
16 juin 2007
L'ombre du Zogre
Je ne vous ai jamais parlé de l’addiction que j’ai développé envers les livres pour enfants. Non seulement parce que je dois en lire jusqu’ à trois tous les soirs pour pouvoir espérer regarder une série tranquille, mais aussi parce que j’ai beaucoup d’admiration pour les illustrateurs qui renouvellent ce genre encore gangrené par des mauvaises adaptations de Walt Disney éditées par France Loisirs ou les horreurs estampillées Nicole Lambert. J’en achète beaucoup sur les vide-greniers parce que les enfants passent vite à autre chose et qu’ils sont toujours prêts à brader un Sardine de l’espace, un Nadja ou un Richard Scarry contre quelques dizaines de cents d’euro. Sans parler des soldeurs qui recyclent les services de presse avant même leur sortie en magasin. J’aimerai transmettre aux zouzous le goût de la lecture avant qu’ils deviennent otages de l’interactivité. Si j’échoue, j’aurai au moins gagné une belle bibliothèque tout public dans laquelle je trouve toujours mon compte.
En ce moment, le grand bonhomme fait une fixette sur Zogre, créature poilue issue de l’imagination de Anouk Ricard, une illustratrice qui a pleinement intégré l’ordinateur à son travail pour aboutir à un minimalisme réhaussé de couleurs pop. Ça fait un moment que j’achète ses livres (Album de famille, qui donne l’impression d’avoir été entièrement réalisé avec des feutres de couleurs, Je vole comme une patate… ) et les magazines qu’elle illustre (Capsule Cosmique, Petites Histoires…mais aussi les enquêtes du commissaire Toumi dans Ferraille) , mais je crois que j’avais rarement eu autant de succès qu’avec Zogre, ses "Bogalup" et ses "Olamiam", alors même qu’il s’agit d’un travail de commande réalisé pour le compte du groupe Danone et coédité par Gallimard Jeunesse.
Chaque double page comporte un rabat éducatif consacré aux vertus d’une alimentation saine (constituée de produits sélectionnés par les nutritionnistes du groupe Danone qui sont, comme on peut l’imaginer, des modèles de neutralité), mais le grand bonhomme et moi, on les zappe systématiquement pour mieux apprécier le trait naïf et l’humour crétin de Zogre, grand dévoreur de lacets de papa, mauvais conducteur en tricycle et renverseur de peinture hors-pair. Même s’il donne le mauvais exemple, c’est paradoxalement le personnage auquel les enfants s’identifient le plus. Zogre contiendrait-il un message subliminal de rébellion contre le groupe agro-alimentaire français numéro 1 des produits laitiers fais ?
07 juin 2007
Le magasin de Joey
Il y a peu de chances, à moins que vous ne soyez un habitué de Ground Zero, que vous soyez familier avec les affiches de Joey. Et pour cause : il les réalise pour son plaisir et les imprime en sérigraphie à un très petit nombre d'exemplaires. Joey s'inscrit dans une tradition qui, si elle connait toujours beaucoup d'écho aux Etats-Unis, n'a jamais pris en France : celle d'affichiste de concert. Les siennes se veulent un hommage à une scène de franc-tireurs (je vous épargne les raccourcis comme « néo-hippie » ou « anti-folk ») auquel il s'identifie : Devendra Banhart, Espers (ma préférée), Castanets, Danielson, Joanna Newsom... Elles ne représentent jamais l'artiste mais au contraire déclinent son univers sous une forme graphique figurative ou abstraite.
Le talent de ce jeune illustrateur est loin de se cantonner à cet exercice de style : après une fausse pochette de I'm From Barcelona réalisée sous la forme d'un étui d'allumettes, il mettait en scène au mois de mars dernier un concert de Armand Méliès, inventant un décor peuplé de personnages barbus (son sujet de prédilection) mis en valeur par un jeu de petites lumières. Sur le nouveau site qu'il vient d'ouvrir, Joey dévoile encore d'autres travaux, comme une série de photos de concert où il a cherché à capter le moment précis où les musiciens ne jouent pas, mais aussi des flyers, le design d'un site internet, un podcast dont il est l'animateur, le Royal Honky Tonk Electric Show... Etonnant qu'à son palmarès ne figure aucune pochette « officielle » : moins qu'une consécration, cette étape s'impose comme une évidence.