24 juin 2009
Get Yer Yaya's Out
L'organisateur du concert m'avait prévenu : viens tôt, ça risque d'être blindé comme un oeuf, et j'avais encore en mémoire l'expérience de la fois précédente. Acculé contre la porte du bar, je tendais l'oreille dans l'espoir d'intercepter une mélodie entre deux conversations avinées et le bruit du tiroir-caisse. J'étais arrivé un peu tard, et j'avais très certainement sous-estimé le bouche-à-oreille autour de cette date solo qui tombait quelques semaines après l'Olympia. Au bout de deux morceaux, j'avais plié bagage, attendant l'occasion de le revoir dans de meilleures conditions.

Il est presque 21 heures quand j'enfourche un Velib' chancelant pour descendre la rue du Chemin Vert. La partie de Elefantissimo a duré plus longtemps que prévu, et en plus, j'ai perdu. Pourtant, la chance m'attend du côté de la rue Amelot : le concert n'a pas encore commencé, et j'ai même le temps de discuter un peu avec Yaya avant qu'il se mette à jouer. Chemise blanche à manches longues et jean, je l'ai rarement connu aussi sobre. Ce soir, ce n'est pas le chanteur de Herman Düne en solo. C'est autre chose. On le sent dès les premiers morceaux : son de guitare très sec et phrasé ralenti, les versions de This Will Never Happen ou Song for The Family me renvoient quelques années en arrière, quand je n'aurai raté pour rien au monde une apparition d'André ou de David, justement parce qu'il allait s'y produire quelque chose d'unique. Comme ce qui est en train de se passer ce soir.
Yaya joue pour moitié des nouvelles chansons : Shadow of a Doubt, I Hear Strange Music, Your Love is Gold ou In The Long Run. Il prend manifestement beaucoup de plaisir à se retrouver en petit comité, glisse une reprise des Silver Jews (Strange Victory, Strange Defeat, extrait du dernier album) et revient petit à petit sur des titres plus récents. Baby Baby You're My Baby est méconnaissable, dans une interprétation dix fois supérieure à celle du disque. Someone Knows Better Than Me est bouleversante. Je suis tellement heureux que j'en pleurerai presque : moi qui me suis ennuyé aux deux derniers concerts de Herman Düne auxquels j'ai assisté, je ne pensais pas que je pourrai être à nouveau touché ce point. Et ce n'est pas fini, puisque Yaya enchaîne sur Not On Top et My Home is Nowhere Without You. Sur cette dernière, il improvise une partie de guitare presque flamenco qui convient à merveille. J'ai envie de le prendre dans mes bras comme quand on retrouve un vieil ami, mais je me contente de félicitations un peu banales, et surtout pas à la hauteur de la prestation qu'il vient d'accomplir. En sortant, ma barbe a poussé de deux centimètres et je remonte la rue d'Oberkampf en danseuse. Demain, je ressors mon t-shirt de la tournée "Mas Cambios" et je me la pète à mort. La vraie fête de la musique, cette année, c'était le 23 juin et je ne t'y ai pas vu.
Photo : Krakow81
21 juin 2009
L'aigle noir
A peine rentré du Japon, eMusic m'informe de la sortie d'un nouvel album de James Blackshaw : qu'est-ce que tu attends pour aller l'acheter plutôt que de te retrouver à télécharger n'importe quoi la veille de l'expiration de ton forfait ? Ce n'était pas tout à fait formulé de la sorte, mais c'est comme ça que je l'ai interprété. Cet appel du pied tombait de toute façon à point nommé : comme je l'ai précédemment raconté, je ne décroche pas de Running To The Ghost, fasciné par le pouvoir évocateur de la musique de ce guitariste anglais qui, entre John Fahey et Philip Glass, n'est pas parvenu à faire un choix. Sans pour autant négliger l'aspect mélodique, et tout en travaillant la texture musicale : Running To The Ghost comporte ce qu'il faut de carillons pour rendre chaque écoute suffisamment mémorable.

Son nouvel album ne se démarque pas de ce double héritage. Même s'il ouvre son horizon à de nouvelles influences : impossible de ne pas penser à Ennio Morricone en découvrant Cross, The Rachels sur Arc, ou Yann Tiersen à l'écoute de Fix. James Blackshaw, s'il a déjà 6 albums derrière lui, n'a pas encore 30 ans. Michael Gira vient de le signer sur son label Young God Records : c'est lui qui publie "The Glass Bead Game", démonstration étourdissante de sa maturité musicale. Plus je deviens intime avec ses enregistrements, et plus ce virtuose m'apparaît comme une sorte de visionnaire, puisant dans la mélancolie une force qui l'élève au-dessus de ses contemporains et qui rend sa musique aussi intemporelle que peut l'être celle de Jim O'Rourke.
S i, pour le moment, son nom est inconnu du grand public, James Blackshaw possède son petit public d'inconditionnels. Notamment sur youtube, où une tribu d'adeptes du fingerpicking s'exercent sur ses morceaux : plan serré sur un manche de guitare dévoilant, en arrière plan, une porte entr'ouverte ou une machine à laver, avec lien vers une page de tablatures établie par un fan. Les disciples de Marcel Dadi semblent l'avoir choisi comme leur nouveau prophète, mais ce serait dommage de le leur laisser : amis techniciens, vous n'avez pas le monopole du cœur.
Photo : Kyle Dean Reinford
17 juin 2009
A la baguette (10)
A l'heure d'enregistrer les bagages, petite tentative de bilan. Qu'est-ce qui va le plus me manquer une fois rentré en France ? Les carpes qui peuplent chaque point d'eau et qui ouvrent grand la bouche chaque fois qu'elles vous voient arriver dans l'espoir que vous les nourrissiez ? Les reproductions en plastique de chaque plat à l'entrée des restaurants ? Les bazars à 100 yens ? Les gants blancs des chauffeurs de taxi ? La courtoisie ? Le petit jet d'eau chaude qui vient vous nettoyer entre les fesses dans les toilettes ? Les chats dégriffés qu'on peut louer à la demi-heure pour jouer avec ? Le kimono de service qui est mis à votre disposition par l'hôtel ? Les cours de guitare à la télévision ? Le signal sonore à chaque feu qui permet aux aveugles de traverser ? Les couvertures en papier qui sont disposées sur les livres que vous venez d'acheter pour ne pas qu'ils s'abîment ? La cohabitation harmonieuse entre les piétons et les vélos ? Les chants d'oiseaux diffusés dans les couloirs de l'hôtel le matin ? Les brigadiers qui s'arrêtent spécialement pour briquer les panneaux de signalisation ? Les histoires avec lesquelles la guide nous assommait dans le car et dans lesquelles il était toujours question de Hideyoshi et de Nobunaga ? La soupe de maïs ? Les garde-parapluie à l'entrée des hôtels ?
L'extravagance des looks ? Le fait que dans le métro, on vous conseille de mettre votre portable sur vibreur pour ne pas déranger votre voisin ? Cette machine à peler les pommes que j'ai vu sur le marché à Takayama et que je regrette presque de ne pas avoir achetée ? Les magnifiques affiches sur lesquelles James Earl Jones fait de la réclame pour du café ? Cette figurine d'éléphanteau qu'on trouve à l'entrée de chaque pharmacie ? Les glaces au thé vert ? Les biscuits à la châtaigne ? Les distributeurs automatiques de makis et d'onigiris ? Les rizières depuis la vitre du car ? Le fait que la buée ne se forme jamais sur la glace au-dessus du lavabo quand vous sortez de la douche ? Le second rouleau de papier-toilette fixé à côté du premier au cas où ? Le fait d'être entièrement pris en charge ? Les hérons qui dorment sur une seule patte ? Les fils électriques qui courent partout dans le ciel ? Les sèche-mains à vitesse supersonique ?

Pour l'instant, celui qui va le plus me manquer, c'est le petit marmiton qui, tous les matins, de 06h00 à 10h00, prépare le pain perdu pour le petit déjeuner au Shinagawa Prince Hotel. Tablier immaculé et béret sur le crâne, entièrement dévoué à son activité gourmande. Il retourne les tranches pour qu'elles soient bien prises des deux côtés avant de vous servir et d'enchainer sur une nouvelle fournée. Impossible de lire sur son visage s'il s'ennuie profondément ou s'il s'épanouit dans son travail. Il est peu à l'image de ce pays, travailleur et silencieux. Je ne sais pas si j'aurai la chance d'y retourner un jour. Mais j'en rêve déjà. Je passe la porte du Tezuka World Entertainment Square, et les t-shirts de Black Jack sont en soldes. Alors je les prends tous et j'en porte un différent tous les jours. J'achète même celui avec Pinoko qui montre sa culotte, et je le garde pour dormir.

Le Japon, en vérité, j'y retourne tous les soirs, et j'en reviens tous les matins. Si j'ai parfois l'air fatigué, c'est parce que j'ai fait les magasins toute la nuit. Je stocke tout ce que j'ai trouvé sous mon oreiller. Et peu importe si, au réveil, tout a disparu. L'envie, elle, demeure intacte. Et le goût du radis mariné au petit déjeuner, inoubliable.
16 juin 2009
A la baguette (9)
Comme à chaque départ, un responsable de l'hôtel dans lequel nous avons dormi la veille vient nous dire au revoir. Mais ce matin, c'est une véritable délégation : ils sont pas moins de quatre à attendre que les deux derniers passagers aient fini leur cigarette avant de nous saluer. Nos hôtes auront vraiment bien fait les choses jusqu'au dernier jour. Le dernier jour ? Oui, demain à la même heure, nous serons en train d'enregistrer nos bagages à l'aéroport international de Narita. J'avais emporté avec moi deux gros Tezuka au cas où je m'ennuierai (Ikki Mandara et Gringo), sans parler d'un cahier de brouillon acheté la veille du départ pour continuer à écrire le-grand-roman-de-toute-une-génération. Je ne les ai même pas ouverts. Et j'ai à peine fait le tour de la soixantaine de morceaux que peut contenir mon lecteur MP3.

Je repense au personnage que joue Bill Murray dans Lost in Translation, et je me dis qu'il faut vraiment mettre toute la mauvaise volonté du monde pour s'ennuyer au Japon. Alors que c'est paradoxalement le séjour le plus long que j'ai effectué à l'Etranger depuis au moins 20 ans, je n'ai pas vu le temps passer. A peine le temps de maîtriser quelques mots de vocabulaire élémentaire que c'est l'heure de rentrer. Non sans avoir traversé la vallée du grand bouillonnement et être allé déguster les œufs cuits dans les sources chaudes et dont la coquille est devenue noire. Non sans avoir effectué la croisière sur le lac Ashi, à bord d'une sorte de bateau fantôme dont nous sommes les seuls passagers. Non sans s'être fait refiler une nouvelle fois la spécialité locale dans une boutique pour touristes. Tiens, on pourrait prendre ça pour ta mère, non ? Elle aime bien ça, ta mère ? Elle a surtout bon dos, ta mère.

Ca négocie sec pour reculer l'heure du repas de ce soir et profiter un peu plus de Tokyo. Et comme ce n'est pas possible, c'est la course à celui qui, à peine les valises posées à l'hôtel, sera le premier à composter son billet de métro, direction Harajuku ou Shibuya. Un dernier bain de foule, puis un dernier repas tous ensemble, un dernier tour au Patchinko et une dernière galerie commerciale ouverte jusqu'à 21h00. Demain, réveil à 5h45, petit déjeuner à 06h30 et départ à 07h00. Valises dans le couloir avant 06h00, évidemment. (A suivre...).
11 juin 2009
A la baguette (8)
La feuille de route ne mentionne aucune visite à Hamanako, et pour cause : ce n'est ni plus ni moins qu'une ville étape sur le trajet entre Kyoto et Tokyo et dont le principal pôle économique semble être le Royal Hotel (salle de jeux, spa, bar lounge...) dans lequel nous allons passer la nuit. Pourtant, c'est ici que va avoir lieu la scène la plus surréaliste de notre périple.

La fin d'après-midi avait pourtant été sous la signe de la loose : j'avais oublié ma serviette en descendant au bain, puis j'avais perdu la direction des bains et j'avais été obligé de suivre un couple en peignoir à la trace, j'étais rentré par erreur du côté des femmes, j'avais embarqué la paire de chaussons de quelqu'un d'autre en sortant et j'avais même fini par me tromper de numéro de chambre, tambourinant en vain à la porte de la 630 alors que Moutarde m'attendait à la 930. En kimono, à moitié dégoulinant, il a fallu que j'aille me ridiculiser devant le concierge pour me rendre compte de ma méprise. Comment on dit pardon, déjà ? Ah oui : sumimasen.

Le soir venu, le chef du restaurant gastronomique a décidé de mettre les petits plats dans les grands à l'occasion de notre venue. Et pour cause : c'est en France qu'il a fait ses classes, et il entend bien nous montrer qu'il n'a pas démérité sa toque. Histoire de nous mettre de l'ambiance, il a choisi un CD de vieilles chansons françaises qu'on écoute tout en découvrant la vue panoramique sur la région. A côté de chacune de nos assiettes (eh oui, des assiettes ! des couverts ! et même du pain aux céréales ! ), il a fait déposer un menu qu'il a concocté spécialement pour nous : thon tartare aux pignons avec salade de pommes de terre, crème de potage aux champignons français, loup de mer poêlé sur fondue d'oignons au vinaigre, granité de wasabi , filet de bœuf rôti au vin rouge, gâteau au chocolat, café noir. Tout est évidemment délicieux. Mais ce n'est pas fini.

Au milieu du repas, un petit cercle se forme autour d'une table derrière nous : le personnel du restaurant souhaite un bon anniversaire à un vieil homme qui est venu diner avec ses enfants. Et nous répliquons par une salve d'applaudissements, ce qui apparemment n'est pas coutumier au Japon. Et provoque chez le célébré une réaction inattendue : en remerciement, il fait apporter à notre table deux bouteilles de Veuve Cliquot. Deux bouteilles de Veuve Cliquot au 13ème étage d'un hôtel perdu au milieu des rizières. Nous sommes aussi surpris que terriblement gênés. Alors, en réponse, toute la tablée se lève, verre à la main, pour lui chanter "Joyeux Anniversaire". Cette fois-ci, il est tellement ému qu'il vient à notre rencontre. Le guide nous traduit ses paroles : il n'oubliera jamais cet anniversaire, qu'il s'apprêtait à passer en petit comité avant qu'un bataillon de touristes français ne vienne le pimenter. On le rassure : nous non plus. (A suivre...)
10 juin 2009
A la baguette (7)
Je me demande si le sport préféré des français, ce n'est pas la triche. Car il y en a toujours un dans notre groupe pour se faire remarquer parce qu'il prend des photos dans un endroit où c'est interdit. Il y a celui qui croit passer inaperçu parce qu'il fait mine d'utiliser son téléphone portable, et celui qui a gardé son autofocus en bandoulière mais qui est trahi par le bruit du déclencheur. C'est particulièrement choquant dans un pays aussi à cheval sur l'autodiscipline que le Japon, où personne ne traverse quand c'est rouge (même en courant) et où la plupart des vélos ne sont pas équipés d'un antivol, la possibilité qu'ils soient dérobés étant pratiquement nulle. Ou alors, par un touriste français...

Ce matin, il faut enchaîner les épreuves si l'on veut récupérer du temps libre en fin d'après-midi. Le Pavillon Doré, le jardin zen du temple Ryoanji, le château Nijo puis le temple Kiyomizu. Mais vers 16h00, on nous lâche enfin dans le quartier traditionnel de Gion et on saute dans un taxi. Ici, pas question d'un chauffeur qui pile brutalement , vous assourdit avec BFM et prend les appels en pleine course. Le conducteur est en uniforme, casquette et gants blancs, et tous les sièges sont recouverts d'appuie-têtes brodés. Il vous amène à destination avec autant de précaution que si vous l'étiez l'Empereur en personne. Sauf que je ne suis pas sûr que le souverain lui demanderait de l'emmener à la boutique du musée Tezuka, dont le direction est indiquée par un Astro Boy en plein vol dès l'entrée de la gare. C'est peu dire que je rêvais d'y mettre les pieds après le rendez-vous manqué de Tokyo. Et même si c'est un peu décevant à l'arrivée : la plupart des accessoires sont à l'effigie du garçon robot. Le seul t-shirt Blackjack disponible est... aux couleurs d'une équipe de basket, avec laquelle Tezuka productions a visiblement passé un accord. Je m'apprêtais à faire une très grosse carte bleue, et je repars avec juste quelques babioles. Non sans m'être fait prendre en photo aux côtés de l'effigie grandeur nature du chirurgien de l'ombre. Et de Prince Saphire. Et de Astro Boy. Et du Roi Léo.

Prendre le métro, une fois qu'on a compris que le prix du billet dépend de la distance à parcourir, est un jeu d'enfant : il suffit de ne pas se tromper de sens et de regarder les télévisions qui diffusent de la publicité dans le wagon en attendant sa station. A cette heure-ci, les magasins de la-plus-longue-galerie-commerciale-du-monde sont encore ouverts, comme le bazar à 100 yens ,où on commence par choisir des gommes en forme de sushi pour finir par acheter un peu n'importe quoi puisque c'est un peu moins d'un euro. Ou le fripier, qui dispose d'un choix impressionnant de chemisettes à carreaux et à boutons nacrés dans ma taille. Mais si j'avais cherché un blouson en acrylique avec un dragon brodé sur la manche, y'avait aussi. Des chemises de boy-scout américains avec les insignes encore cousus ? Il y a tout au Japon. Et ce qui manquait, ils l'ont fait venir de l'autre bout du monde. J'aurai donc acheté à Kyoto deux liquettes made in USA. A 1000 yens la pièce, je pense qu'elles ont du traverser le Pacifique en bateau. Tout ça pour rentrer en France en avion. Vous ai-je dit que le Japon était une terre de paradoxes ? (A suivre...).
09 juin 2009
A la baguette (6)
Réveil à 07h00, petit déjeuner à 07h30, puis rendez-vous à 08h00 dans le hall en bas. Le check-out devra préalablement être fait, et les bagages auront été déposés dans le couloir avant 07h30 afin que le personnel de l'hôtel puisse les descendre. Depuis près d'une semaine, notre vie ressemble à celle d'un groupe en tournée, avec l'excitation que cela comprend... et le début de routine qui pointe son nez. Depuis que nous avons quitté Tokyo, nous séjournons chaque nuit dans un hôtel différent. Arrivée vers 18h00, remise des clés, rendez-vous à 19h00 pour aller dîner et temps libre pour ceux qui tiennent encore debout.

Kyoto, avec ses rues perpendiculaires, ressemble à une ville américaine. Il est pratiquement impossible de s'y perdre tant l'implantation des bâtiments répond à une logique imperturbable. Hier soir, à Kanazawa, notre escapade nocturne s'est soldée par un échec : lundi soir oblige, il n'y avait pas âme qui vive dehors. Kyoto, par contre, brille de toutes ses lumières sitôt la nuit tombée. Alors on flâne le long de Shigo-Dori. Et sans prévenir, on tombe sur la plus longue galerie commerciale du monde. Des magasins à perte de vue dans une artère couverte. On fait peut-être un kilomètre à l'intérieur, avant de décider de rebrousser chemin. Et là, surprise : il y a une seconde artère parallèle avec encore plus de magasins. Et autant de raisons de revenir demain. Mais il va falloir joué serré, puisque ce sont pas les incontournables qui manquent, à commencer par la boutique du musée Tezuka ou Mijas Pittoo, dont on nous a vanté les mérites avec des sanglots dans la voix. Visiter moins de temples, de sanctuaires, de jardins, tout ça pour aller claquer nos yens ? Si ce n'est pas malheureux d'entendre ça.

Pourtant, je fais partie de ceux qui ont la faiblesse de penser qu'une supérette ou un centre commercial sont aussi intéreressants qu'un musée. Je ne manque jamais l'occasion d'aller trainer dans un Wallmart ou un 7 to 7. J'aime passer des heures au rayon alimentation à m'esbaudir devant un emballage coloré ou chercher une mention explicative en anglais sur une étiquette. Si je ne me retenais pas, je prendrai tout en photo. Et j'adorerai l'idée de ne rentrer qu'avec des photos de nourriture à titre de souvenirs. Et le Pavillon d'Or, tu l'as vu ? Oui, mais regarde cette boîte de bouchées praliné qui ont la forme du Mont Fuji. Délire, non ? (A suivre...)
08 juin 2009
A la baguette (5)
Chaque fois que j'entre dans un magasin de souvenirs, je pense à Claude. Claude avait deux passions : l'opéra et les voyages. Son statut de célibataire lui permettait de vivre chacune à fond. S'il ne venait dîner chez mes parents qu'une fois par an, c'était à chaque fois une débauche de cadeaux : son sac était rempli de présents rapportés de ses lointains périples. Et pour moi qui n'avait jamais voyagé, c'était comme un trésor inestimable : celui d'un tour du monde par procuration. Fin décembre, il n'oubliait pas non plus qu'il était mon parrain et m'envoyait une carte accompagnée d'un chèque. Un gros chèque.

Une année, ma mère a découvert qu'il boudait. Je n'avais pas oublié de lui envoyer mes vœux, mais je ne l'avais pas remercié au sujet du dernier chèque. Le montant du suivant s'en est ressenti et nous ne sommes plus reparlés. Je n'avais pas envie de faire d'effort et il devait considérer que ce n'était pas à lui d'en faire. Sans en demander, j'avais de ses nouvelles par mes parents. Ce sont eux qui m'ont appris son décès alors qu'il venait de prendre sa retraite.

Savait-il que j'habitais à quelques centaines de mètres de chez lui ? Quand le Grand Bonhomme refusait de s'endormir sans un petit tour en poussette, je me suis parfois retrouvé juste sous sa fenêtre. J'ai même vérifié que son nom figurait toujours sur l'interphone. J'ai eu plus d'une fois l'occasion de partir à la découverte de cet inconnu qui s'improvisait Père Noël une fois l'an. Etait-il aussi vieux garçon qu'il en donnait l'impression ? Pour quelle raison entreprenait-il des voyages aussi fréquents ? Et comment trouvait-il l'occasion de penser chaque fois à moi ? C'est un mystère que je n'ai jamais pris la peine d'élucider. Mais il faut que je sois au Japon pour commencer à le regretter.
05 juin 2009
A la baguette (4)
Au bout de 4 jours, les grands voyageurs qui nous accompagnent commencent à manifester les premiers signes de mal du pays. Ça commence par réclamer une fourchette au lieu des baguettes, puis si on pouvait avoir du pain aussi ça ne serait pas mal, et puis des céréales, parce que là, le poisson grillé au petit déjeuner, ça ne passe pas. Avec une part de provocation, je goûte tout ce qui nous est proposé le matin. Même si c'est pour me rendre compte que, en fait, dans la sauce, c'est du foie de veau. Ceci dit, avec ça dans le ventre, je n'ai pas eu faim de la matinée. Et je suis prêt à échanger une citerne de café contre un bol de soupe Miso.

Hier soir, pour la première fois, je suis allé au bain public. Je n'avais pas bien compris comment ça marchait (j'ai cru qu'il fallait prendre une douche dans la chambre avant, alors qu'il faut la prendre sur place, juste avant de rentrer dans l'eau), mais j'ai imité les gestes du Japonais qui s'y trouvait en même temps que moi. Je me suis assis sur le petit banc en bois et je me suis lavé à nouveau. Après m'être méticuleusement rincé (je savais que la moindre bulle de savon ne me serait pas pardonnée), je suis rentré dans l'eau brûlante. D'abord les pieds, puis la taille, et finalement tout le corps. A vrai dire, je n'ai pas su quoi faire une fois que j'étais dedans. J'ai attendu un moment qu'un compatriote passe par là histoire d'en rire avec lui, mais personne ne m'a rejoint. Quand mon unique compagnon est sorti, je me suis retrouvé désespérément seul. Ce n'est pas de chance quand même. Pour une fois que j'avais l'occasion de mater des mecs à poil...

En ville, on s'arrête dans une petite échoppe qui tient à la fois de la mercerie et de la pharmacie. On achète des mouchoirs brodés, ceux avec lesquels les Japonais font tout sauf se moucher en public (puisque c'est le comble de la vulgarité). La vendeuse commence par nous offrir le thé avant de sortir deux chaises défoncées de sa réserve pour qu'on puisse boire assis. Elle l'a fait spontanément, comme si elle avait cherché à compenser le fait de ne pas pouvoir communiquer avec nous (elle ne parle pas anglais). Evidemment, après ça, on a envie de lui acheter le reste de la boutique pour la remercier. Et pour ta mère, tu ne crois pas que ça lui ferait plaisir, des mouchoirs fabriqués au Japon ?

A la télévision, il y a une drôle d'émission où l'on offre aux débutants des cours de croquis. Cette semaine, le professeur et ses deux élèves se rendent à Hiroshima pour dessiner... le Mémorial pour le paix ! La scène est un peu surréaliste. Le maître commence par esquisser les contours du bâtiment (ou plutôt ce qu'il en reste...) avant d'en préciser les lignes. Il montre bien comment, en deux coups de crayon bien placés, on place une ombre autour d'une fenêtre. Juste avant de partir pour le Japon, je visionnais, sur le blog de Guy Delisle, un sujet que lui a consacré la télévision suédoise. A l'inverse du maitre japonais, qui milite pour un réalisme presque photographique, il expliquait qu'il ne garde du modèle que ce qui l'intéresse, et qu'il n'hésite pas à faire disparaître le reste.
Cette émission me met un peu mal à l'aise. Je n'arrive pas à sortir ce bâtiment de son contexte historique, et j'ai les images les plus marquantes de Gen d'Hiroshima (le cheval en feu, les cadavres dans la rivière, sa famille coincée sous les décombres...) qui me reviennent. Mais les Japonais semblent avoir fait la paix avec leur passé. Et développent leurs affinités artistiques devant la télévision. Je repense encore à ce que dit Guy Delisle dans le reportage (que personne ne l'a jamais empêché de dessiner, même dans des lieux saints où la photo est interdite) et je vais me coucher. Demain, on part aux aurores pour la vieille ville San-Machi Suji, puis les marchés de Takayama Jinya et Miyagawa, puis le village folklorique de Hida-Minzokumara... Pourvu qu'ils ne nous demandent pas de tous les dessiner ! (A suivre).
03 juin 2009
A la baguette (3)
Il n'y a pas grand chose à voir à l'intérieur du château Matsumoto, alors pour la peine, le visiteur va être soumis à un entrainement intensif digne de Fort Boyard. Car non seulement les escaliers pour passer d'un étage à l'autre sont raides, mais ils deviennent de plus en plus exigus au fur et à mesure de l'ascension. Sachant que le plus amusant, c'est évidemment de redescendre sans se prendre une gamelle. Un peu partout, des pancartes en deux langues mettent en garde l'aventurier en herbe : "Beware of uneven surfaces", "Watch your head"... Et comme si ce n'était pas suffisant périlleux, la visite s'effectue évidemment en chaussettes, préservation du patrimoine oblige. J'ai adoré.

Je ne pensais pas que le Japon était un pays aussi boisé ni aussi vallonné. Depuis que nous avons quitté Tokyo, le contraste est saisissant. Des forêts à perdre haleine, percées de tunnels. Certaines personnes se sentent oppressées en ville. Moi, c'est la nature qui me fait peur. Je ne sais pas si c'est un traumatisme qui remonte à Twin Peaks ou à Blair Witch, mais je ne suis pas tranquille. Pourtant, c'est entre ces conifères que sont nés les mushi qui peuplent les mangas de Yuki Urushibara ou les yôkaï de Shigeru Mizuki. Chaque fois que le car s'engouffre dans une trouée, je ne peux pas m'empêcher de penser au début de Dragonhead de Minetaro Mochizuki et j'ai peur de ne pas en ressortir. Lire des mangas a formaté ma perception du Japon : cette révélation tardive n'est pas étrangère au voyage que j'entreprends aujourd'hui.

La joue contre la vitre du car, j'écoute une sélection de morceaux que j'ai transférés sur mon lecteur MP3 avant de partir. Moi qui ne suis pas du tout consommateur nomade, je découvre le plaisir des associations : celles d'un paysage avec un univers musical. Tenniscoats, Mirt, Sven Kacirek, Barzin, Aaron Martin, Paul Kalkbrenner m'accompagnent tout au long de notre traversée du centre de Honshu. Mais le prétendant au titre de bande-son de notre odyssée, c'est James Blackshaw, un guitariste anglais qui se situe pile à la croisée de deux courants : le folk et la musique répétitive. Comme beaucoup d'autres, je l'ai découvert grâce à Motel de Moka, certainement le blog qui répond le plus à mes envies musicales du moment. Tous les mois, j'y télécharge une dizaine de morceaux que j'écoute en boucle et c'est rare si, suite à ça, je n'achète pas la moitié des albums dont ils sont issus.

Comme je ne voyage jamais par la route, le plaisir de flâner sur les aires de repos n'était jusqu'ici qu'un souvenir d'enfance, quand l'Alfa Roméo familiale m'emportait vers le Sud. Ici, tous les sens sont mis à profit à l'heure de la pause pipi. Il y a toujours quelque chose à découvrir dans les boutiques d'autoroute : ça va des poissons séchés sous vide au poulpe prêt à l'emploi, en passant par les fourrés au kaki ou les sablés à l'anguille. Sans parler d'un choix de boissons à emporter défiant l'entendement. Du thé au lait servi chaud en cannettes, vous saviez que ça existait, vous ? Il faut le boire pour le croire. (A suivre...)