09 février 2009

Complètement à l'Ouest

L'Ouest ne m'a jamais fait rêver. Ni celui de Blueberry, ni celui de John Ford, ni celui de Sergio Leone. Je ne suis même pas sûr d'avoir lu tous les Lucky Luke. Sans doute la science-fiction a, quand j'étais enfant, représenté un pôle d'attraction plus fort et je me suis envolé en direction des étoiles pour ne jamais redescendre. Pourtant, j'ai le goût de la poussière et du mescal au fond de la bouche depuis quelques semaines.

calamity

Si j'ai toujours été très fan de Matthieu Blanchin (Le val des ânes, et Accident du travail, deux albums boulversants), j'étais par contre sceptique devant sa reconversion en biographe de Calamity Jane : plusieurs fois, j'ai failli acheter le tome 1 de Martha Jane Cannary avant de finir par le reposer. Son trait n'a rien perdu de sa spontanéité (il est même rehaussé d'un beau lavis), mais les chevaux, les Cheyennes et les loups qui rôdent la nuit, est-ce que ça m'intéresse vraiment ? Je l'ai trouvé à la bibliothèque, et j'ai pris place à bord de l'attelage de la famille Cannary dans leur périple à travers le Nebraska et les Montagnes Rocheuses. Je ne me suis pas ennuyé une seconde : en choisissant trois épisodes de sa vie, les auteurs (Christian Perrissin au scénario) choisissent de réaliser un portrait en situation. Martha Jane frôle la mort en remontant la piste des Mormons, Martha Jane goûte la triste vie de lavandière avant de se réincarner en conducteur de boeufs... Au-delà de la légende, ce sont les détails les plus réalistes qui m'ont convaincu : comment réussir à passer pour un garçon quand on a ses règles en pleine expédition ? Et la gelinotte crue au petit déjeuner, est-ce que ça remplace les tartines beurrées ?

blain

Si Christophe Blain a lui choisi de s'affranchir de la réalité (ses cowboys évoluent dans le même décor en carton-pâte que ceux de Morris : le saloon, l'attaque de la diligence, la prison...), c'est pour plonger en plein délire existentiel. Quelle reconversion existe t-il pour un hors-la-loi ? Clem se verrait bien propriétaire sur les hauteurs de Frisco, chapeau claque et costume sur mesure : mais chaque fois qu'il se retrouve avec sa fille sur les genoux, il rêve de trains qui déraillent. Gus aspire aussi au luxe... et au poker : moustache lissée, chemises en soie et redingote ("Il a renoncé à jamais aux prostituées. Il ne veut que des vraies filles. Son prestige grandissant lui permet tout"). Mais les cartes ne sont-elles pas aussi dangereuses que les armes ? Dans Gus, Christophe Blain réinvente une nouvelle fois l'Ouest, auquel il a déjà rendu hommage de manière plus impressionniste dans La Révolte de Hop-Frog (sur scénario de David B.). Cette fois-ci, le parti-pris est beaucoup plus pop, aveu d'allégeance à ce modèle indétronable que constituent "Les Mystères de l'Ouest".

jason

Si Jason a beaucoup emprunté à Lewis Trondheim à ses débuts, c'est de plus en plus du côté de "La Quatrième Dimension" qu'il affine son sens de la fatalité. Il n'a aucun scrupule à changer d'époque au fil des récits : dans Low Moon, on passe de la préhistoire à la science-fiction sans oublier l'Ouest, même si ce n'est pas tout à fait le vrai, puisque les duels finissent autour d'un plateau d'échecs, une tasse de capuccino à la main. Ou accoudés au zinc, à tester sa culture cinématographique avec un inconnu qui vous cloue le bec en évoquant le souvenir de Horst Bucholz. Par rapport à Blanchin et Blain, c'est le Norvégien qui prend le plus de libertés par rapport au mythe. Comme quand il envoie Athos contrer une invasion extra-terrestre (Le dernier mousquetaire),  un tueur à gages dans une machine à remonter le temps aux trousses d'un dictateur (J'ai tué Adolf Hitler) ou encore l'auteur des Neiges du Kilimandjaro fomenter un casse en compagnie d'Ezra Pound et Scott Fitzgerald (Hemingway). Et moi, je ne demande qu'à y croire.

Aussi bien Blanchin, Blain que Jason viennent de la bande dessinée indépendante, milieu dans lequel ils ont fait leurs classes et dont ils se sont éloignés pour s'attaquer à un exercice plus périlleux : dynamiter les genres.  Trois manières de s'y prendre, et trois façons de réussir. Et même de convertir au passage un réfractaire qui se croyait bien à l'abri sous le poids de ses certitudes. Si j'avais juré qu'on ne me surprendrait jamais à l'Ouest, j'ignorai que ce serait en si bonne compagnie.

Posté par philippe dumez à 10:49 - - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur Complètement à l'Ouest

    ouest terne

    c'est bien la peine de chanter les louanges des field-recordings, du café servi dans les tasses en fer-blanc et des chemises à boutons nacrés !

    Posté par toniduran, 11 février 2009 à 18:49 | | Répondre
  • il y a aussi les aventures du cow boy Lincoln qui a des super-pouvoirs (dessin et scénario de 2 frères dont le nom m'échappe). Décalé et classique en même temps. Il faut au moins lire Lucky Luke contre pat poker ou la mine d'or de dick digger, quand même !

    Posté par seb, 11 février 2009 à 19:38 | | Répondre
  • Amusant...

    Tout le monde parle de cow-boys en ce moment :

    http://danstabulle.blogspot.com/2009/02/episode-63-une-speciale-cow-boys.html

    On a même passé tes amis de Ween !

    Posté par Christophe, 14 février 2009 à 02:22 | | Répondre
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