06 février 2009

Canal Jimmy

A la fin de l'émission, chacun avait la possibilité de partager un de ses coups de coeur avec les auditeurs et Jean-Christophe avait choisi ce fascicule américain délirant, à la fois très classique par son dessin et très moderne par sa mise en page : le même personnage apparaissait à la fois sous la forme d'un enfant et d'un adulte. Dès les premières pages, il mourrait dans son sommeil et était accueilli au ciel par un super-héros masqué. Un peu plus loin, il se remémorait un épisode de son enfance où, pour pouvoir prendre les commandes d'une fusée miniature, il avait avalé une boisson rétrécissante, et où il avait fini décapité par l'épingle à cheveux d'une élève de sa classe. Le nom de l'auteur figurait en caractères minuscules au bas du troisième de couverture : Mr. Chris Ware. Peu après, j'ai fait l'achat de mon premier numéro de The Acme Novelty Library, et je les ai tous collectionnés avidemmment, sans jamais savoir à quoi le prochain ressemblerait : un petit format à l'italienne ? Un album poster ? Un décor à reconstituer soi-même ? Une série d'images à découper ? Ebloui par la forme, j'en ai presque négligé le fond et j'ai considéré la série pour ce qu'elle n'a jamais cessé d'être : une des formes les plus innovantes de réappropriation des codes de la bande dessinée, et dont l'importance se mesure encore avec l'attribution la semaine dernière du prix du meilleur album au Pinocchio de Winschluss, un auteur qui n'a jamais caché l'admiration qu'il porte au père de Jimmy Corrigan. 

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Je n'avais jamais eu l'occasion de relire d'une traite toute la saga de "The Smartest Kid on Earth" avant d'emprunter l'intégrale publiée chez Delcourt à la bibliothèque. Et je me suis enfilé cinq années de parution en trois jours. Est-ce dû à mon manque d'attention à l'époque où j'ai découvert Chris Ware, à ma compréhension alors limitée de la langue anglaise ou au fait que la compilation présente une cohérence qui faisait parfois défaut aux fascicules (les récits les plus insensées ont été mis de côté) : mais j'ai véritablement redécouvert Jimmy Corrigan. L'expérience a été aussi forte qu'il y a 13 ans. Soudain, le lien entre les époques (le présent, où Jimmy part à la rencontre de son père, et le passé, celui de l'exposition universelle de 1892) est devenu évident, de même que la thématique qui les relie (l'absence). Mais le plus fou, c'est cette note d'intention inédite laissée par l'auteur au bout des 380 pages. Il explique que Jimmy Corrigan était à l'origine un pur exercice d'improvisation auquel il se livrait dans les marges d'un journal à Chicago et que l'expérience n'était pas destinée à durer plus d'un été. Qu'il en a profité pour exorciser quelques démons et s'est trouvé dépassé par les événements quand son propre père, après 30 ans d'absence, a refait surface alors que la série était pratiquement achevée.

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En relisant Jimmy Corrigan en français dans le texte, j'ai été subjugué par l'art de la construction, la gestion des silences et la précision dans l'absurde (au bout d'une centaine de pages, il offre deux pages de résumé au lecteur largué). Derrière l'architecte fou, j'ai découvert un feuilletoniste hors-norme, maniant réalisme et onirisme avec la même facilité : comme si Hergé et Winsor McCay avaient élu domicile chez la même personne. Un Chicagoan d'une quarantaine d'années, gardien d'un savoir-faire ancien (toutes ses typographies et ses calligraphies sont réalisées à la main) qu'il se plaît à pervertir pour la plus grande joie de ses lecteurs. Tout en se gardant bien de se cantonner à un personnage : il tire aussi les ficelles de Quimby The Mouse, Potato Guy, Sparky, Rusty Brown... J'ai un peu décroché de Chris Ware à la fin de Jimmy Corrigan il y a 9 ans. Depuis, au moins 5 volumes de The Acme Novelty Library sont parus, que j'ai maintenant hâte de découvrir. Je ne sais pas s'ils me plaieront autant que les précédents, mais je n'ai pas l'impression qu'entre temps, j'ai découvert d'univers graphique aussi singulier, si ce n'est celui d'Osamu Tezuka. Alors j'envie ceux qui ne le connaissent pas encore, et ceux qui vont le redécouvrir dès que j'aurai ramené le livre à la bibliothèque. Avec la ferme résolution de le reprendre dans 6 mois, pour voir tout ce qui m'avait échappé jusqu'alors et que j'espère ne jamais arriver à percevoir complètement. 

Posté par philippe dumez à 09:36 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Canal Jimmy

    C'est Rusty Brown qui me noue le ventre personnellement. Je suppose qu'on touche là une corde sensible. Cette année, Chris Ware était à Angoulême, il dédicaçait et il a participé à des entretiens. Dans l'expo Dupuy/Berberian on a pu constater qu'un des papas d'Henriette possédait une planche originale de Chris Ware.

    Posté par Jean-no, 07 février 2009 à 15:41 | | Répondre
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