20 avril 2008
Les secondes premières fois (3)
Les compiles trop bien faites ont cet effet secondaire dangereux : elles tuent les albums. Je suis tombé amoureux de Kevin Ayers en découvrant son Best Of. Mais quand j'ai voulu aller plus loin et que j'ai commencé à écouter ses albums, j'ai été invariablement déçu : leur substantifique moelle avait bien été prélevée par un certain Phil Smee, responsable de la sélection du Best Of.

Actuellement, je traine avec le souvenir d'une compile de Donovan que j'avais acheté en vinyle. Un double album à la pochette criarde (une photo du chanteur réhaussée au Stabylo Boss) sobrement baptisé This is Donovan. Si je l'avais achetée pour "The Enchanted Gypsy", que reprenait le Squad Femelle en concert, j'étais loin de me douter que j'allais devenir fan grâce à elle. Au contraire de celle éditée par CBS disponible dans toutes les bonnes discothèques municipales, This is Donovan ne contient aucun tube (hormis "Catch The Wind") mais pioche parmi des morceaux moins connus, tous tirés de la pléiaide d'album que le chanteur a fait paraître à la fin des années 60. Honnêtement, il y a parmi eux des perles qui n'ont rien à envier à Kevin Ayers (encore lui) ou Nick Drake (bien plus que Dylan, auquel il est systématiquement comparé). L'un a écrit "River Man", l'autre "River Song" : c'est dire s'ils se répondent parfois.
Et si tout le monde était un peu passé à côté de Donovan, gentil baba un peu trop lisse pour être adulé ? Je suis allé vérifier à la source pour arriver au bilan suivant : la main anonyme de l'exégète n'avait négligé aucun titre essentiel. Je me suis séparé de This Is Donovan en me disant que, de toute façon, un tracklisting aussi parfait serait passé à la postérité. Mais je me trompais. Même The Definitive Collection ne lui arrive pas à la cheville. Pourquoi cette sélection ne fait-elle plus autorité en la matière aujourd'hui ? Pour empêcher que, grâce à l'oreille d'un Phil Smee, le fan aussi bien que le néophyte ne puissent se contenter que d'acheter un seul disque ? Mystère et boules de Mellow Yellow.
18 avril 2008
Ca change de La Nouvelle Star
16 avril 2008
Les secondes premières fois (2)
J'ai dû écouter le vinyle une ou deux fois : ça m'avait l'air intéressant, mais je suis vite passé à autre chose. Il faut dire qu'il faisait partie d'un lot que j'avais acheté pour un prix défiant toute concurrence, et que j'avais un peu tout survolé sans vraiment m'attarder. Je l'ai joué en blind-test une fois et offert à JP ensuite, parce qu'il m'avait fait remarquer que c'était ce qu'il avait entendu de mieux cet après-midi là et qu'il n'arrivait pas à le trouver en CD. Le morceau en question s'appelait "Motel Blues", c'était le deuxième de la face A, et évidemment personne n'avait deviné qu'il s'agissait de Loudon Wainwright III puisqu'aucun de nous ne lui avait jamais prêté attention. Pas réhabilité, encore vivant, il n'y avait dans l'absolu aucune raison valable pour que je m'intéresse à lui.

Pourtant, six mois après m'être débarrassé du disque, j'ai eu envie de l'entendre à nouveau. Ce timbre chevrotant ne m'avait pas quitté : dans ses moments les plus fébriles, il rappelle irrésistiblement celui de Daniel Johnston, ou, quand il se fait plus plaintif, celui de Mark Mulcahy. L'album II de Loudon Wainwright III est plus qu'une curiosité : c'est pratiquement un manifeste anti-folk avant l'heure. Les mélodies ne sont pas évidentes, le chant souvent limite. Les chansons sont aussi dépouillées que chez Jeffrey Lewis : elles tiennent sur le fil du rasoir. L'auteur les fait parfois se chevaucher, comme quand il parvient à en caser trois en trois minutes ("1. I Know I'm Unhappy, 2. Suicide Song, 3. Glenville Reel"). J'ai souvent l'impression, en écoutant II, qu'il s'agit d'une cassette éditée par Shrimper au tout début des années 90 : impossible par contre de deviner qu'il est paru en 1972 sur Atlantic.
L'année de Harvest, de Tago Mago et de Transformer, Loudon Wainwright III publie un album anachronique, austère et habité, chanté le coeur au bord des lèvres. Sur la pochette, il croise les bras et fronce les sourcils. Il ignore totalement que, plus de 30 ans plus tard, un garçon qui pourraît être son fils va l'acheter aux puces de Clignancourt sans trop savoir ce que c'est, l'offrir et rester sur cette impression qu'il a eu lors de la première écoute : celle d'être passé à côté d'un truc. Hier, je serai allé acheter d'autres disques de Loudon Wainwright III, que j'aurai aussi bâclés avant de les ranger par ordre alphabétique. Aujourd'hui, j'ai décidé de me concentrer sur celui-là, d'apprendre à le connaître et à l'aimer. Les disques de 1972 se portent bien, merci, puisqu'il reste des garçons plus vieux qu'eux pour les apprivoiser.
15 avril 2008
Les secondes premières fois (1)
Si les raisons de bazarder ma discothèque vinyle ne manquaient pas quand j'ai commis cet acte que certains ont qualifié d'irresponsable, d'irréparable et d'insensé, j'ai la confirmation, semaine après semaine, d'avoir fait le bon choix. A force de reboiser continuellement la forêt, je finissais par ne plus voir ses plus beaux arbres. Et je redécouvre aujourd'hui en digital des disques que j'avais négligés en physique. Pour quelle raison ? Etait-ce une question de temps, d'envie, de matériel ? Je ne cherche pas à savoir : je me contente de jouir d'eux aujourd'hui comme si c'était la première fois. Parce que c'est un peu la première fois. La seconde première fois, on va dire.

J'avais acheté Big Science de Laurie Anderson sur la foi de "O Superman", bien que je possédais déjà le 45 tours (qui, avec ses 8'27 au compteur, est sans doute le 45 tours le plus long de l'histoire de la musique enregistrée). J'ai dû l'écouter sans faire trop attention, sans le considérer à la hauteur de ce qu'il est : un disque de passeur, à la frontière entre l'expérimental et le mainstream, comme l'étaient les albums de David Bowie dans les années 70 (ou les disques de Radiohead aujourd'hui, mais ça me fait vraiment chier de citer Radiohead en exemple). Je n'aurai certainement jamais eu l'idée de le réévaluer si Dan The Automator n'avait pas revisité "From Air", le morceau qui ouvre Big Science par cette phrase prophétique : "This Is The Time / And This Is The Record / Of The Time". Après avoir téléchargé le remix, j'ai eu envie de revenir à l'original, pour constater que finalement tout était déjà là, à une boucle de batterie près que le DJ n'a plus eu qu'à superposer.
J'aurai mis 25 ans à apprécier Big Science. Heureusement, d'autres auront mis moins de temps à se l'approprier : de Anne Clark, qui ne se sera jamais tellement éloigné de sa recette synthétique, à Arthur Russel, qui l'aura interprétée de manière plus abstraite. Moi, je suis encore au stade du novice : si j'ai encore un peu de mal avec la cornemuse de "Big Sweaters", je me passionne pour le reste de cette oeuvre aussi novatrice qu'accessible, et dont la singularité n'a pas été entamée par les années. Ni par la numérisation : ce son froid et compressé lui convient parfaitement. Les disques de 1982 n'ont pas dit leur dernier mot. Les garçons de 1970 non plus.
12 avril 2008
J'ai vu le loup
La soirée avait pourtant mal commencé. Contrairement au concert de Jonquil la semaine dernière, ce n'était pas le monde qui manquait. Ce n'était pas la tête d'affiche non plus, puisque Peter & The Wolf (un des disques que j'ai le plus écouté l'an dernier) se produisait pour la première fois à Paris. C'était la place qui manquait : difficile d'en trouver à l'heure du premier service à la Bellevilloise. Il y a bien une petite estrade au milieu du restaurant, mais il y a surtout des clients qui attendent d'être placés et des serveuses manifestement débordées qui essaient de se frayer un chemin parmi les spectateurs qui, eux, tentent de voir quelque chose. C'est un peu n'importe quoi. Surtout quand on pense que le pauvre Red Hunter (le Gérard Philippe de Peter & The Wolf) n'a que sa guitare acoustique pour se faire entendre. L'expérience est aussi éprouvante pour le public que pour le chanteur : il l'abrège au bout d'une demi-heure de chansons essentiellement tirées de Lightness, son chef d'oeuvre. C'est d'autant plus frustrant que, dans un autre cadre, ça aurait pu être boulversant : s'il ne ressemble à strictement rien d'autre qu'à un étudiant américain en goguette, Red Hunter habite ses chansons à la manière d'un John Darnielle. A la fin du supplice, il vend des copies sur CD-R de ses disques qu'il a confectionnées dans l'après-midi : il a lui-même réhaussé les photocopies des pochettes avec des feutres de couleur. Je les achète tous, même Lightness que je connais pas coeur, en espérant trouver à leur écoute ce que j'ai déspespérement cherché ce soir : un peu d'intimité.

Mais la soirée n'est pas terminée. Chryde n'a pas envie que Red reste sur cette mauvaise impression et il lui propose d'aller prendre un verre ailleurs. Peut-être même qu'il chantera d'autres chansons... A la terrasse d'un café de la rue Sorbier, on s'installe. Red explique, en sortant son ukulélé, qu'il a suivi une formation musicale classique, mais qu'il a fini par préférer la guitare afin de pouvoir voyager avec. Il n'écoutait pas tellement de musique avant de se mettre lui-même à composer, et il s'entraîne actuellement à mémoriser les meilleures chansons des Beatles. Nous le mettons au défi : "She's Leaving Home" ? "Rocky Raccoon" ? Après en avoir cherché les accords, c'est parti pour "Rocky". Puis "In My Life" et "Sexy Sadie". Il chante doucement, pour lui-même, comme s'il répétait chez lui. L'instant est évidemment magique : Peter & The Wolf chante les Beatles pour quatre témoins privilégiés. Seulement quatre ? Le reste de la tablée a d'autres chats à fouetter : ça commente (fort) les résultats de la Nouvelle Star. Je suis consterné : pour la seconde fois consécutive ce soir, presque personne ne fait attention à lui.

Red bute sur "Martha My Dear". Il n' y arrive pas. Il a beau s'obstiner, ça ne sort pas. Il passe à "I'm So Tired", "Mother Nature's Son", "Dear Prudence" (la plus facile à jouer selon lui) et range son instrument. On parle un peu de sa production, du fait qu'il n'ait pas de label et qu'il vive sur les quelques commandes qu'il reçoit tous les jours par mail, des propositions de tournée en Allemagne, de "Ivory Palms", son second-album-qu'il-ne-considère-pas-comme-son-second-album vu qu'il ne le trouve pas encore au niveau de "Lightness", de son statut de nomade qu'il assume parfaitement. Par la précarité de sa situation, qui ne semble pas l'inquiter le moins du monde, il me rappelle Stanley Brinks. A l'heure où Itunes est le plus gros vendeur de musique aux Etats-Unis, l'école du CD-R ne baisse pas les armes. Elle persiste et signe. Au feutre indélébile.
PS : Les albums de Peter & The Wolf sont aussi diponibles sur Emusic.
04 avril 2008
Le bouquet de Jonquil
Ils avaient commencé tout doucement : eux debouts derrière Hugo, assis au premier rang derrière son clavier, boudiné dans sa chemise à carreaux. Ca aurait pu être un morceau de Grandaddy : un Grandaddy né du côté d'Oxford et qui serait l'objet d'un bouche-à-oreille sur le net depuis l'an dernier. C'était un peu trop simple. Et surtout réducteur. Il faut avoir entendu le leader rugir dès le second morceau, tout en s'accompagnant à l'accordéon, pour se défaire de certitudes un peu trop vite acquises. Sauf cette dernière : Jonquil vaut le déplacement. Malheureusement, et même si c'est gratuit et que c'est vendredi soir, nous sommes peu nombreux à l'avoir fait. Très peu nombreux.

C'est le dernier concert d'une tournée européenne de 20 dates, et la fatigue autant que l'émotion sont palpables. Leur version de "Lions", le morceau par lequel je les ai découverts, est encore plus intense que sur disque : comme si Arcade Fire reprenait Yann Tiersen. Impression balayée par le titre suivant qui, accompagné à la flûte et au melodica, évoquerait plutôt l'univers psychédélique des Gorky's Zygotic Mynci. Mais qu'est-ce que c'est que ce groupe ? C'est Jonquil, six anglais qui, avant de reprendre le Ferry, ont décidé d'en profiter jusqu'à la dernière minute. Et de nous en faire profiter : leur concert est généreux, chaleureux, entraînant. Ceux qui les découvrent ce soir se prennent une aussi grosse claque que ceux qui les attendaient au détour. Ils auraient vraiment mérité qu'il y ait beaucoup de plus de monde, et que chacun reparte zigzaguant sur son velib' avec un exemplaire de leur album ou un t-shirt pour se souvenir de ce jour d'avril où ils ont découvert un groupe encore plus gros que la rumeur qui le précède. Il n'est jamais trop tard pour les découvrir : mais pour la première communion, c'est raté.
03 avril 2008
Le prince Arman
La première fois que j'ai vu Arman Méliès, je ne savais pas que c'était lui. Il était déjà monté sur scène quand j'ai pénétré dans la salle, et je l'observais bâtir des cathédrales sonores avec sa seule guitare et des pédales d'effet Ce n'était pas le premier musicien à se sampler en direct, mais l'enchantement obtenu, qui m'évoquait autant la mélancolie des Red House Painters que les fresques en cinémascope du label Constellation, était par contre inédit. Au début du morceau suivant, j'ai découvert qu'il chantait, en français, avec un phrasé qui n'était pas sans rappeler Gérard Manset, et j'étais le premier surpris de retrouver autant d'éléments qui me touchent réunis, alors que leur association pouvait à priori sembler périlleuse. Dominique A. avait évidemment ouvert la brêche quelques années plus tôt : mais jusqu'à présent, aucun disciple ne lui était arrivé à la cheville. C'est justement au moment où je commençais à décrocher des disques de Dominique que j'ai découvert ceux d'Arman. Je ne les ai pas considérés comme un palliatif, mais au contraire comme une alternative, un moyen d'aller plus loin. Ou une manière de patienter entre deux concerts : c'est en effet sur scène, seul ou en solo, qu'il m'impressionne le plus. Difficile de deviner que derrière ce jeune homme discret et appliqué se cache un véritable créateur d'univers.

Surtout que son troisième album, qui sort à la fin du mois, est certainement son meilleur. C'est paradoxalement le plus direct et le plus ambitieux. Pour la première fois, il s'autorise une reprise. Mais s'il s'approprie "Amoureux Solitaires" (déjà dépoussiérée en son temps par Peter Parker Experience), c'est pour en recréer totalement l'arrangement. J'avais eu la chance d'en avoir la primeur lors d'un concert en banlieue parisienne l'an dernier, mais je ne me doutais pas qu'il réitérerait l'expérience sur disque. Si Casino ne manque pas de temps forts, ce sont cependant vers ses extremités que je reviens sans arrêt : l'imparable trilogie par laquelle il débute, et les deux dernières plages. "Papier Carbone", pour son évidence : c'est peut-être son premier tube, avec un petit passage à la Arcade Fire vers la fin. Et les dix minutes de "Diva", qui est sans doute mon morceau préféré de l'album, voire mon morceau préféré d'Arman Méliès tout court. Parce qu'il synthétise tout ce que j'aime chez lui, et que sa longue progression instrumentale (avec un passage synthétique sublime) me renvoie immanquablement au premier concert que j'ai vu, à la surprise et à l'impression de voir de dessiner devant vous quelque chose qui va vous dépasser. Aujourd'hui Arman Méliès s'est dépassé lui-même, et il me laisse loin derrière lui, un peu béat, un peu sonné, et encore plus fan que je ne l'ai jamais été. Je risque de passer beaucoup de journées dans ce Casino-là. Et des nuits aussi, à écouter "Diva" en boucle.
PS : photo Mathieu Zazzo
PS 2 : J'ai pratiquement oublié l'essentiel concernant Phosphorescent : il joue à Mains d'Oeuvres le dimanche 13 avril.