29 février 2008
Jocko Homo

Chaque fois que je vais acheter de la soupe en brique, je passe devant le Jockomo, rue St Maur, un bar voué au rhythm'n'blues, décoré de pochettes de Little Richard, Rufus Thomas et Screamin' Jay Hawkins. Tous les samedis soirs, le cercle des admirateurs de Johnny Otis s'y réunit, et ça jamme jusqu'à plus d'heure. Alors que je devrais avoir de la sympathie pour ce repère de vrais passionnés, il me fait froid dans le dos : j'ai l'impression qu'on y célèbre une musique morte dont un bataillon de nostalgiques garde la flamme. Mais ce qui me fait le plus peur, c'est certainement de m'y retrouver dans quelques années, entre une affiche de Pavement et une de Sebadoh, à applaudir jusqu'à l'aube un groupe de reprises d'Herman Düne. J'en ris, mais parfois je n'en suis pas loin.
J'ai passé un début d'année très difficile. Je n'ai pas eu de coup de coeur depuis Coconut Records. Tout ce que j'ai écouté m'a ennuyé. Même le dernier Hot Chip, que j'attendais pourtant comme le messie. Les concerts où je suis allé ne m'ont guère plus passionné. Je suis parti avant la fin de Dawn Landes, je n'ai pas du tout aimé Yesayer... A chaque fois que ça m'arrive, j'ai peur que ce soit foutu. Que cette indifférence générale s'installe et qu'une étincelle ne suffise plus à remettre le feu aux braises froides. Dans ces moments-là, je sais que le Jockomo me pend au nez. Heureusement, deux garçons m'ont tiré de ce mauvais pas.

Chris Garneau, dimanche soir, a donné le meilleur concert que j'ai vu de lui jusqu'à présent. Accompagné d'une violoncelliste, il a ralenti le tempo de ses chansons pour les rendre encore plus langoureuses. C'était boulversant. J'ai même entendu le public lui réclamer des morceaux, et j'ai pu mesurer le chemin accompli depuis l'aubade donnée au bar de la Maroquinerie l'an dernier, sur un clavier emprunté dans l'après-midi à Jérome Sans Nipple et trimballé chez moi à bout de bras. Son album sort enfin en France ces jours-ci, sous une pochette plus présentable et rafraîchi d'une rondelle supplémentaire.
Trois soirs plus tard, Jens Lekman, en chemise à col Mao brodé d'une fleur rouge, enfonce le clou : au-delà des images d'Epinal (Morrissey interprète le répertoire de Jonathan Richman...), il demeure un des plus émouvants entertainers actuels. Même si, dans son groupe, il a remplacé les cuivres par des cordes, il n'a rien perdu de son romantisme naïf. Il confirme le potentiel tubesque de The Opposite of Hallelujah (avec le sample des Isley Brothers qui tombe toujours au moment) ou de A Sweet Summers Night on Hammer Hill et replace certaines chansons dans leur contexte au moyen d'une longue introduction parlée : je ne pourrai plus jamais entendre A Postcard to Nina ou Shirin de la même oreille.

Il n'arrive plus à quitter la scène, nous gratifie de sa fantastique reprise d'Arthur Russel, A Pocketful of Money et Julie. Je sors du concert métamorphosé. surtout que j'ai écouté l'album de Vampire Weekend toute l'après-midi et que j'ai eu l'impression de redécouvrir The Monochrome Set. Je suis remonté comme un coucou, prêt à poster sur ce blog tous le soirs. Et je vois le seuil du Jockomo s'éloigner. Jusqu'à la prochaine fois...
Photos : Robert Gil
28 février 2008
Paparazzi malgré lui

Le récent concert des Tiny Masters of Today ressemblait par certains côtés à la répétition de la prochaine Apple Expo : chacun rivalisait en matériel (et vas-y que je te fous le coude dans l'oeil parce que j'essaie de filmer avec mon iPhone) pour pouvoir ramener des images du groupe pré-pubère. Au-delà du regard presque obscène porté sur eux, je m'interrogeai sur le bien-fondé de la démarche, et en particulier ce besoin permanent (et que le numérique a poussé jusqu'à son paroxysme) de tout enregistrer : comme si la notion de conservation s'était substituée au plaisir simple et immédiat de jouir des choses.
Quand j'étais adolescent, poussé par l'exemple des aînés qui avaient connu The Clash et Police, j'enregistrai tous les concerts auxquels j'assistai. Je tenais le baladeur à bout de bras pendant toute la soirée, je m'efforçais de ne pas crier entre les morceaux pour ne pas faire saturer la bande, je n'applaudissais pas (c'est difficile avec une seule main) et je regardai sans cesse le compteur défiler pour ne pas oublier de tourner la cassette au bout de 45 minutes. J'appréhendais tellement de me faire confisquer mon matériel que j'oubliais de profiter du concert, que je ne réecoutais évidemment jamais par la suite, le son étant de toute façon exécrable. Le numérique a certainement pallié cette carence en fidélité : mais cette démarche de tout vouloir sauvegarder me semble plus tenir de la névrose que de l'épanouissement. Ça me fait penser à cette vieille blague sur les japonais en vacances. Ton concert, c'était bien ? Je ne sais pas, je n'ai pas encore vu mes photos.
26 février 2008
L'ami retrouvé
Du jour au lendemain, je n'ai plus eu de nouvelles de lui. Je l'ai cherché partout où il avait l'habitude de traîner, mais en vain. Inquiet, j'étais même allé jusqu'à signaler sa disparition à la Police. Mais je n'ai plus jamais entendu parler de lui. Sans doute avait-il refait sa vie ailleurs. Résigné, j'ai réussi à l'oublier, même si de nombreux souvenirs me ramenaient à lui : un concert d'Elliott Smith à la Cigale, un autre de Bonnie Prince Billy au Café de la Danse, Daft Punk à L'Elysée Montmartre et même Jon Spencer en première partie de Ike Turner aux États-Unis. Il est revenu dans ma vie du jour au lendemain, sans prévenir, par le biais d'un courrier adressé par la préfecture de Police. Deux ans plus tard, on a retrouvé sa trace . J'ose à peine y croire. Je me demande quels vont être mes premiers mots. Est-ce qu'il aura changé ? Est-ce que ce sera comme si on s'était quittés la veille, ou est-ce que ce sera différent ? Moins bien ? J'appréhende un peu.
Rue des Morillons, j'attends patiemment mon tour. On m'appelle : il est là. Il n'a pas changé, et il n'a rien oublié : ni mon groupe sanguin, ni mon numéro de Sécurité Sociale. Il se souvient même des derniers achats qu'on a fait ensemble, du dernier concert auquel on a assisté tous les deux (Jenny Lewis au Nouveau Casino). J'ai décidé de ne pas lui poser de questions et on rentre. Il faudra que je lui annonce que tous les papiers qu'il a conservé sont maintenant caduques ou inutiles (puisque je les ai fait refaire) et qu'entre temps, je l'ai remplacé par un autre, plus petit, plus pratique. Mais pour le moment, je n'ai pas le coeur à gâcher nos retrouvailles, mon vieux portefeuille et moi.
25 février 2008
Une revenante
J'ai dû m'arrêter dans le couloir tellement je n'en croyais pas mes yeux. Ce n'est pas le fait que "L'Orphelinat" soit "le plus grand succès espagnol de tous les temps" qui m'a bouleversé, ni le fait que le film soit produit par Guillermo Del Toro : c'est cette femme qui se dresse au milieu de l'affiche, un enfant dans les bras. Cette beauté pâle, ce regard inquiet, cette noblesse des traits : c'est Claude Jade ressuscitée. Pas la femme d'Antoine Doinel, mais Véronique d'Hergemont, l'ancienne femme du conte Vorski, dans "L'Ile aux 30 cerceuils". Presque 30 ans après avoir quitté l'île de Varek, ses quatre femmes en croix et sa prophétie, Véronique reprend du service. Elle n'a pas l'air d'avoir pris une ride. Et moi je tremble en le regardant, comme au premier jour. Je n'irai pas voir "L'Orphelinat" parce que je suis sûr d'être déçu : je préfère garder de ce film le souvenir de ce que j'en attends, même sur un malentendu. Ce n'est pas tous les jours que je retrouve une femme qui a marqué mon enfance. A la pierre Dieu, évidemment.
Here Are The Young Men
C'était tellement gros que j'ai eu envie d'y croire. Alors, fébrilement, je l'ai téléchargé, sans savoir à quoi m'attendre : du lard, du cochon ? Mieux que ça : du velours. Depuis quelques jours, un enregistrement live du Velvet Underground datant de 1967 circule sur le net. Et il est historique à plus d'un titre : c'est le seul datant de cette année à parvenir à nos oreilles, le groupe y interprète pour la toute première fois "Sister Ray" et... et... il comporte un titre inédit à ce jour, "I'm Not A Young Man Anymore". Quoi, un inédit du Velvet, 41 ans plus tard ? Comment est-ce encore possible, surtout depuis qu'un coffret exhaustif a fait le tour de la question ? Je m'attendais moins à être surpris qu'à éclaircir un malentendu : il ne pouvait s'agir que d'un titre mal crédité, d'une esquisse réapparue plus tard dans le répertoire du groupe sous une autre appelation ou d'un enregistrement tellement mauvais techniquement parlant que chacun pouvait y entendre ce qu'il avait envie d'y trouver (c'est un garçon qui a déjà revendu des pirates des Stooges le lendemain de leur acquisition qui vous parle).
Et pourtant, les preuves sont là. Première surprise : le son est bon, la voix immédiatement reconnaissable et il s'agit vraisemblablement d'une prise effectuée directement d'après la console (comme en témoigne l'absence d'applaudissements). Le rythme monométrique de la batterie, comme la guitare de Steling Morrison, ne trompent pas. Il s'agit d'un authentique inédit du Velvet, avec un beau solo bien bruitiste. Il apparaît sur la toile du jour au lendemain, à l'image de cet acetate du premier album retrouvé par un collectionneur et qui s'est échangé contre 25.000 dollars sur eBay. Un hasard ? Pas tout à fait : au même moment, des copies vinyles en tirage très limité du même enregistrement sont proposées sur le site de vente aux enchères. Les pirates, sans doute inspirés par la voie ouverte par Radiohead, commençent-ils à organiser leurs propres fuites ? Quel fan serait susceptible de résister à l'appel d'un vinyle vert transparent contenant un titre inédit, même s'il l'a téléchargé ? J'en connais qui, niveau marketing viral, ont tout compris. "Not A Young Man Anymore", on ne pouvait rêver plus bel intitulé.
24 février 2008
Philippe Dumez présente : les concerts à consommer sur place
20 février 2008
L'art Jont
Tout en découpant les délicieux cakes que sa compagne a préparés, Nicolas énumère toutes les excuses auxquelles il a eu droit pour ne pas venir à sa soirée. Pourtant nous sommes une trentaine à avoir bravé le soir, le froid et la relative distance (même si nous sommes en dehors de Paris, le métro court encore sous nos pieds) pour venir fêter les deux ans du studio d'enregistrement qu'il a monté et dans lequel Jont est venu terminer son premier album l'été dernier. Et qu'il revient hanter ce soir pour interpréter quelques chansons à la bonne franquette, les pieds nus et la guitare en bandoulière. Comme beaucoup d'artistes de sa (jeune) génération, Jont ne court pas après les maisons de disques : il monte par contre grâce à son myspace des concerts en appartement, dont certains se retrouvent ensuite en vidéo sur son site internet. Vend son disque, dont il a réalisé lui-même la pochette, de la main à la main. Privilégie la spontaneité, le contact, la proximité, toutes ces vieilles ficelles qui marchent toujours.
Dans le même français que Jane Birkin, il présente ses chansons. En fermant les yeux, il fait un peu penser à un Chris Martin qui aurait plus écouté Damien Rice que Radiohead. Le potentiel qui sommeille en lui est énorme : il peut aussi bien devenir le nouveau James Blunt que faire les Guillemots à lui tout seul.Tout est possible, y compris la possibilité d'en rester là, à boire des coups avec des inconnus avant de reprendre le train le lendemain. Une semaine plus tard, je réecoute les chansons de Jont sans le goût du cake salé au bout des doigts : produites de manière assez dépouillée, elles n'ont rien perdu de leur émotion. Retenez bien ce nom : Jont. Vous n'en entendrez peut-être plus jamais parler. Ou vous n'en pourrez plus tellement on vous a bassiné avec. Mais vous vous souviendrez quand même de la chair de poule que vous avez eu les cent premières fois où vous avez entendu Supernatural à la radio.
15 février 2008
Folkollection
Le jour où j'ai reçu un mail du label de Christophe Coline m'invitant à jeter une oreille sur les morceaux mis en ligne sur sa page myspace, j'ai tout de suite été étonné par sa faible fréquentation : à l'heure où des robots gonflent artificiellement les statistiques de frimeurs pour lesquels le marketing viral n'a plus de secrets, certains titres accusaient péniblement les 50 écoutes. Ca ne m'a pas paru rédhibitoire : bien au contraire, j'ai eu l'impression de tomber sur une délicieuse anormalité. Les chansons de Christophe Coline n'ont rien de spectaculaire : elles ne sont pas remixées par The Teenagers ni reprises par Soko. Elles ressemblent à celles que pourrait écrire un Laurent Voulzy qui serait resté bloqué sur les premiers albums d'America, et qui aurait tellement étudié la voix de tête de Dan Peek ("Lonely People", "Glad To See You", "You"...) qu'il se serait hissé à la hauteur de son maître. Elles sont presque anachroniques sur un réseau aussi moderne, instantané et éphémère : elles sont au contraire imprégnées d'un savoir-faire intemporel, folk-rock à l'ancienne, avec une belle richesse d'arrangements. Si Christophe Coline se lance parfois sur des tempos plus rapides, c'est quand il prend son temps que je le préfère, comme sur "Le coeur lourd" (son plus beau texte), "Vieux rose", "Encore une minute" ou "Lunatique 2' chrono".
Trois mois après que je l'ai découverte, la page myspace de Christophe Coline n'a pas beaucoup changé : sur les 4 morceaux proposés, 3 d'entre eux sont encore en dessous de 100 écoutes. Il n'a que 49 amis, mais parmi lesquels on compte Josh Rouse, Crowded House, Alain Chamfort ou James Taylor. Petit à petit, son portrait se précise, sans pour autant être fixé, au même titre que la date de sortie de son album, toujours annoncé "à paraître". Le fait qu'il ne déchaîne pas les foules n'est certainement pas étranger dans l'intérêt que je porte à Christophe Coline : mais ce qu'il peut devenir m'intéresse. Car Septembre et quelques kilomètres contient beaucoup de promesses. Et une confirmation : que Laurent V. peut prendre sa retraite à Marie-Galante.
13 février 2008
Vielle canaille
Dans Contre la bande dessinée , Jocher Gerner se moque de toutes les idées reçues que peuvent véhiculer aussi bien les médias que la littérature envers le "neuvième art". Malheureusement, ce n'est pas la parution de son ouvrage qui va mettre un frein à ce genre d'absurdités. Il y a deux phrases qui m'ont fait bondir dans l'article annuel que Le Point a consacré fin janvier à la bande dessinée : "Avec Sfar et Satrapi, la BD est devenue un objet "canaille chic" qu'il est de bon ton de laisser traîner sur la table de son salon... Jamais des auteurs de BD, en premier lieu Joan Sfar et Marjane Satrapi, n'avaient eu autant les honneurs de la presse branchée plutôt de gauche et bobo bon teint". Le plus drôle est que l'article soit signé Romain Brethes, par ailleurs critique à... Chronic'art ! Un agent double s'est-il infilté au sein du magazine culturel connecté ? Mais que fait Buck Danny ?
09 février 2008
Désinhibay
A la sortie du métro, j'essaie de caster mon acheteur de 14h30. Les renseignements qu'il m'a fourni au téléphone sont assez maigres : mis à part le fait qu'il est en général ponctuel et qu'il a une tête à écouter Joy Division, je ne sais rien de lui. Je fonce sur le premier qui a l'air d'attendre, et qui me dévisage comme si je venais de lui faire des avances. Je tourne autour d'un second, qui sort un téléphone de sa poche et finit par traverser la rue : encore raté. Finalement le troisième est le bon. Nous allons prendre un verre, comme convenu lorsque nous avions commencé à discuter au téléphone. Un double expresso pour lui et un Cauca Light pour moi. J'aime bien découvrir qui se cache derrière les pseudonymes qui enchérissent sur Ebay. Le dernier m'avait donné rendez-vous devant une pharmacie à la gare du Nord. La transaction avait été vite réglée, mais nous avions pris le temps de bavarder avant qu'il aille prendre son train. Il m'avait fait bonne impression, chose que j'avais tenté de résumer en moins de 20 signes sur son profil d'évaluation : acheteur passionné et disponible. A recommander.
Aujourd'hui, je suis tombé sur un bavard. J'apprends qu'il répare des jouets de Star Wars pour les revendre ensuite, autant pour le plaisir que pour ce que ça lui rapporte. Il se plaint de la rigidité de certains acheteurs, aussi exigeants en matière de délai que s'ils commandaient à la Redoute : lui préfère prendre le temps d'emballer ses colis, qu'il signe toujours d'une carte collector ou d'un bonus. Je reconnais la pochette de Unknown Pleasures imprimée sur son sac : il m'apprend qu'elle représente les ondes émises par l''explosion d'une étoile (chose que je devrais savoir si je connaissais mon Jean-François Clément par coeur), que les disques live qui accompagnent les rééditions de Joy Division sont d'une assez bonne facture, qu'il vient de recevoir la double compilation de Lee Hazlewood de chez Rhino Handmade. Et le dernier Siouxsie ? Il n'était pas terrible, bien moins intéressant que les albums de The Creatures. On aurait pu passer l'après-midi à discuter de choses et d'autres, mais il fait beau et j'ai promis aux zouzous de les emmener au parc. Alors on se quitte en se disant qu'on se croisera peut-être à un prochain concert. Et si Ebay, c'était le nouveau Meetic ?